Voleur ! par Jean-Baptiste Ferrero – extrait

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RésuméThomas Fiera n’est pas du genre à courser les voleurs de pommes. Il serait plutôt tenté de leur faire la courte échelle, histoire d’emmerder le pandore et d’encourager l’artisanat. Mais si les voleurs s’industrialisent et se transforment en pillards sans scrupule ; si, drapés dans l’argument de la mondialisation, ils menacent de ruiner une entreprise et de faire connaître à ses salariés les joies délicates du chômage et de la mistoufle, alors Thomas et sa bande se fâchent pour de bon et se font un plaisir de botter le cul des indélicats. Quant aux nervis, gros bras et autres bas du front qui auraient le mauvais goût de s’interposer, il leur faudra prévoir un sérieux budget de chirurgie réparatrice.

***

Emmanuel Marquès, l’homme qui me faisait face, m’inspirait des sentiments nuancés pour ne pas dire contradictoires. Autoritaire, arrogant, il avait l’impatience de ceux qui ont l’habitude d’être obéis et qui sont par ailleurs persuadés de tout comprendre mieux et plus vite que leurs contemporains. Portant beau malgré son grand âge, il arborait une crinière blanche dont on devinait rapidement qu’elle était son ultime coquetterie. Il parlait bref. Sèchement. Et par petites rafales agressives. L’archétype même du vieillard insupportable et tyrannique qui avait fait chier des générations entières de parents et de collaborateurs et que j’aurais eu grand plaisir à envoyer rebondir à l’autre bout de la planète. Pourtant, je ne pouvais m’empêcher d’éprouver de la sympathie ou tout au moins du respect pour ce vieux guerrier qui, dans un combat qu’il savait perdu d’avance, n’avait jamais renoncé à imposer sa volonté à la réalité.

— Et bien ? Vous m’écoutez ou vous rêvassez ?

Il avait violemment frappé la surface de son bureau, me faisant sursauter comme un gamin pris en faute.

— Foutue génération de branleur ! Ça vous a tous rendus sourds ma parole !

— Si j’en crois la façon dont vous tapez sur ce bureau, vous avez dû avoir un sacré coup de poignet vous aussi.

Il me regarda sans rien dire pendant un long moment. J’aurais largement eu le temps d’aller m’acheter un steak et de le faire cuire. À point. Quand il eut finalement renoncé à me lancer à la tête le lourd presse-papiers de cristal qui ornait son sous-main, il éclata d’un rire clair et sonore. Le genre de rire qui vient de loin.

— Et bien je présume que je l’ai bien cherché, dit-il en souriant. Ce n’est pas tous les jours que je me fais remettre à ma place. Ça fait du bien de temps en temps.

— Vous le pensez vraiment ?

Il rit de nouveau.

— Pas le moins du monde. J’ai horreur de ça !

Je ne pus m’empêcher de lui sourire. Il commençait à me plaire ce vieux schnock.

— Voilà qui me rassurerait plutôt. J’ai tendance à me méfier des culs bénis qui acceptent trop facilement de se remettre en question. C’est louche.

— Vous devriez rencontrer mon gendre Philippe, c’est un modèle du genre. Mieux qu’une girouette : il suit le vent avant même qu’il ait tourné. Aucune personnalité. On croirait voir un basset implorant un sucre.

— C’est beau l’amour familial.

Un peu d’ironie facile, ça ne fait de mal à personne.

Sauf à mon interlocuteur apparemment. J’avais dû dépasser mon quota d’humour pour la décennie.

— Facile à dire ça, mon vieux. Vous êtes un fils de prolo – ça se voit tout de suite – et vous ne pouvez pas comprendre. L’amour c’est bon pour les caniches et les pauvres. Nous, nous avons une histoire, une fortune, des privilèges à défendre.

S’il pensait que j’allais me laisser démonter par son couplet aristo élitiste, il pouvait aller danser la rumba sur la face cachée de la Lune.

— Vous devriez arrêter de regarder les soaps brésiliens sur le câble. Votre texte s’en ressent.

Il tapa de nouveau sur son burlingue.

— Vous avez une foutue grande gueule jeune homme ! Mais je crois que c’est précisément ce dont j’ai besoin aujourd’hui.

— Vous ne m’avez encore rien expliqué, mais laissez-moi vous dire que si vous m’appelez encore une seule fois jeune homme vous allez vous retrouver comme un ténia : solitaire et dans la merde.

Il contempla son presse-papiers d’un air songeur, se racla la gorge et eut un geste d’apaisement.

— Bon. Et si on arrêtait de jouer à qui pisse le plus loin ?

— Pourquoi, vous avez des problèmes de prostate ?

Silence. Un ange motocycliste passa à petite vitesse.

— Bon. Je présume que je dois m’excuser là. Hum.

L’ange repassa dans l’autre sens.

— Alors voilà. Hum. Je m’excuse.

Il hocha la tête et sans dire un mot tira d’un tiroir une chemise plastifiée rouge qu’il me tendit par-dessus le bureau.

— Je vous ai fait venir pour que vous arrêtiez des voleurs. Même si cela fait belle lurette que j’ai recentré la holding familiale sur le domaine financier, il nous reste néanmoins quelques usines. Des usines auxquelles je tiens.

— Attachement sentimental ?

— Sans doute. C’est là que j’ai commencé à bâtir mon petit empire. C’était juste après la guerre d’Algérie. J’ai racheté plusieurs usines et notamment une assez grosse entreprise qui fabriquait des jouets en plastique bas de gamme. Plastidéal. Je l’ai modernisée, j’ai diversifié la production et tout a commencé là. Mais je tiens aussi à ces usines parce que je suis persuadé que nous pouvons encore produire dans notre pays. On peut toujours vendre plus cher si ce que l’on vend est de meilleure qualité. Tout est là.

Je ricanai.

— Vous devriez aller expliquer ça à vos petits copains ultralibéraux qui ne jurent que par la mondialisation.

— Ces trous du cul ne sont pas mes petits copains. Ce sont des traîtres et je les emmerde. Tout juste bon à sucer le nœud des Ricains et des Chinetoques !

Je fis mine d’applaudir.

— Waouh ! Vous avez votre carte à Lutte Ouvrière ?

— Je ne plaisante pas ! Je suis un homme de droite, un vrai gaulliste et je vomis tout ce sentimentalisme social. Mais je déteste encore plus les collabos. Et pour moi, tous ces merdeux qui cirent les pompes de nos concurrents sont des collabos.

Je hochais la tête.

— Un pied-noir gaulliste ? Voilà qui ne court pas les champs !

— Ne me confondez pas avec cette racaille de l’OAS, tous ces petits blancs racistes qui n’ont rien compris à l’Histoire. Si tous les pieds-noirs avaient été gaullistes, les choses se seraient passées autrement et nous aurions pu apprendre à tous vivre ensemble.

Je ricanai. Je connaissais ce genre de discours.

— Ensemble, mais pas dans la même classe.

— Je ne vous permets pas de mettre en doute mes convictions, postillonna-t-il.

Un petit morceau de quelque chose blanchâtre apparut à ses commissures. Il eut l’air très vieux soudain. Il allait me faire une attaque, ce con, si nous ne changions pas de sujet.

— Et ces voleurs dont vous parliez ?

Il grommela.

— On me croit gâteux et l’on pense que je ne surveille pas ce qui m’appartient. Mais je surveille. Je veille. Et j’ai vu que de grosses parts de la production disparaissaient. Malfaçon m’a-t-on dit. Malfaçon mon cul ! C’est du vol.

Il s’énervait de nouveau.

— Et ces usines produisent quoi ?

— Plein de choses, mais notre dernier produit, notre best-seller du moment, ce sont des coques protectrices pour Smartphones. Rendez-vous compte que c’est un vieux débris comme moi qui a eu l’idée de développer ce produit ! J’ai dû recruter personnellement un jeune graphiste pour créer des modèles dans l’air du temps. Le trou du cul qui dirige ces usines aurait été infoutu d’avoir la moindre idée de ce genre. Si je l’écoutais, on fabriquerait encore des poires à lavement.

— Et qui est ce trou du cul qui aime tant les poires à lavement ?

— C’est mon fils. Mon crétin de fils. En voilà un, tiens, qui ne jure que par la mondialisation, la délocalisation et toutes ces conneries. Et il se croit malin en plus ! Il me parle lentement et patiemment, comme si j’étais un demeuré. Il soupire quand je lui parle, ce merdaillon !

— Il n’est pas d’accord avec votre stratégie d’entreprise ?

— C’est une fiotte. Tout juste bon à vivre à mes crochets. Son rêve serait de bazarder toutes les activités de production et de faire mumuse sur les marchés financiers. Il se prend pour Georges Soros ce petit con. Mais il peut toujours rêver !

Je fis mine de gratter une tache imaginaire sur mon pantalon.

— Désolé d’être aussi abrupte, mais vous n’êtes pas éternel.

— Je le sais bien. Mais j’ai mon idée là-dessus. Je ne le laisserai pas faire.

J’attrapai la chemise rouge sur le bureau.

— J’imagine qu’il y a là tout ce dont j’ai besoin pour mon enquête ?

— Oui. Tout sauf le nom des voleurs.

— Naturellement je me présenterai à l’usine sous un faux prétexte.

Il eut une moue agacée comme si je proférais là une évidence faisant injure à son intelligence.

— Et qui d’autre sera au courant de mon rôle véritable ?

— Personne d’autre que moi et surtout pas mon crétin de fils. Il serait foutu de compromettre votre enquête.

Je trouvais tout cela un peu étrange, mais comme cela m’arrangeait, je gardai pour moi mes impressions.

Je lui indiquai mes tarifs (élevés) et payables d’avance ainsi que mes méthodes (peu orthodoxes et non négociables) et il fut d’accord sur tout sans barguigner. Nous convînmes que je lui enverrai un rapport par mail tous les deux jours et nous prîmes congé l’un de l’autre sans être bons amis, mais avec un peu plus d’estime réciproque qu’au début de l’entretien : la lutte des classes n’exclut pas le respect.

Enfin je crois.

J’espère.

Bref.

Ayant regagné mes pénates et vautré dans mon fauteuil préféré, je lus attentivement le dossier que m’avait confié Marquès. L’élément principal qu’il fallait en retenir, c’est qu’effectivement il y avait du coulage dans cette boîte et qu’il ne s’agissait pas de quelques caisses tombées du camion suivant l’expression consacrée. Cela signifiait donc que je n’étais pas à la recherche d’un ou deux petits malins décidés à arrondir leurs fins de mois, mais qu’il me faudrait plutôt déjouer une vraie petite cabale. On ne peut pas détourner de telles quantités de produits sans bénéficier de complicités à tous les niveaux de la hiérarchie.

Je sentais que j’allais encore foutre les pieds dans un beau merdier. Du genre qui colle et qui tache.

Pour nettoyer ces écuries d’Augias, il me faudrait donc enquêter à ces différents niveaux et j’allais avoir besoin de renforts. Comme d’habitude, j’allais me tourner vers ma fine équipe.

Après quelques coups de fil, mon dispositif s’organisait ainsi : Manu se faisait recruter au magasin pour transbahuter des caisses. C’était le lieu idéal pour repérer des mouvements suspects de marchandise et Manu, championne d’escalade, était assez balèze – en dépit de son gabarit plutôt svelte – pour ne pas faire foirer sa couverture. La main gauche occupée à conduire un chariot élévateur, elle pouvait jongler de la main droite avec une tronçonneuse tout en vous lattant la gueule à coups de pied. Elle était de taille à se défendre en cas de souci. De plus, je dois avouer que je n’avais pas résisté à l’idée d’une Manu manutentionnaire. C’est con je sais, mais il faut bien, parfois, s’offrir de menus plaisirs.

Fred Carpenter, quintessence absolue de la geekitude, était gros, bizarre, obsessionnel et sentait la rillette faisandée. Il était de ce fait quasiment inapte à toute mission de terrain et c’est à distance qu’il farfouinerait dans les méandres informatiques de Plastidéal. Si, comme je le soupçonnais, on avait affaire à du pillage organisé, cela impliquait de nombreuses carambouilles en matière de gestion. Si tel était le cas, Fred les repérerait.

Quant à moi, j’avais opté pour une couverture hautement improbable donc tout à fait crédible : pendant toute la durée de l’enquête, je deviendrai un psychosociologue féru de littérature rédigeant une thèse sur la violence des rapports sociaux dans le roman de Roger Vailland, 325 000 francs. J’avais lu ce roman quand j’étais ado et je me souvenais d’un bouquin assez sombrement naturaliste où le héros finit par se faire broyer la main dans une presse à injection servant à fabriquer de petits objets en plastique. J’étais censé interviewer le personnel pour étudier les éventuelles évolutions psychosociologiques de la classe ouvrière depuis les années cinquante, période de parution dudit roman. Du lourd !

Afin de pouvoir me promener à ma guise, je bénéficiais de l’ausweiss délivré par Marquès père lui-même, qui avait expliqué à son fils que j’étais le rejeton d’un vieux pote d’Algérie, etc., etc. C’était à mourir de rire si on songeait que Marquès était le type même de gros bourgeois que mon rêveur de père avait passé sa vie à combattre.

Tous droits réservés, Jean-Baptiste Ferrero et les Éditions Numeriklivres, 2013.

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