Meurtre dans un jardin Andalou par Patrick Llewellyn – extrait

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Résumé : Dans l’Andalousie arabe de l’an 950, un grand seigneur, Yahya ibn al-Kutiya, trouve la mort au pied d’un figuier dans son merveilleux jardin. Amaury, jeune médecin chrétien, appelé en urgence, n’a pas de doute sur la cause de la mort : l’empoisonnement au népenthès.  Commence alors une difficile enquête, confiée à Amaury et diligentée par son mentor, Hasdaï ibn-Shaprut, savant juif, médecin et conseiller personnel du calife Abd al-Rahman III. Qui a tué ? L’épouse délaissée ou la concubine avide ? Les ennemis politiques de Yahya qui s’opposent farouchement au soutien actif qu’il apportait à la politique d’ouverture sociale et religieuse du calife ? Querelle de harem ou complot de cour ? Ou les deux ?  Le chroniqueur ouvre la porte d’un voyage de rêve dans l’espace et dans le temps, plein de nostalgie, qui plonge le lecteur au cœur d’une civilisation à jamais perdue, faite de profonds savoirs, de richesses fabuleuses, d’extrêmes raffinements, de cruauté et de sang. Viendrez-vous nous y rejoindre ?

***

— Maître ! Maître !

Kaba tapotait doucement l’épaule d’Amaury en l’appelant à mi-voix, pour essayer de ne pas réveiller son épouse à ses côtés. Mais quand Amaury dormait, il dormait. Surtout au cœur de la nuit. Kaba le savait bien, qui l’avait élevé. Agila, le père d’Amaury, avait acheté Kaba à l’occasion de la naissance de son premier fils. L’esclave noir, qui avait toujours semblé hors d’âge au garçon, était ainsi voué et dévoué à Amaury depuis le premier jour de leur arrivée commune dans la famille.

Ce qui lui donnait quelques privilèges. Par exemple celui d’élever la voix en pleine nuit dans la chambre de son maître, et même de poser la main sur lui alors qu’il dormait tranquillement dans son lit.

— Maître ! fit-il nettement plus fort en lui secouant l’épaule.

— Mmmhh, quoi ? grogna le médecin.

Il ouvrit vaguement un œil. Dans la lueur incertaine de la petite lampe à huile que portait Kaba, encore estompée par les brumes persistantes d’un sommeil de juste, Amaury discerna la courte barbe blanche de l’esclave qui tranchait sur une peau très noire. Ce fut dans cette vague direction qu’il bredouilla :

— Qu’y a-t-il ?

— Il y a à la porte un esclave du seigneur ibn al-Kutiya qui demande à te voir d’urgence. Il semble que le seigneur soit très malade.

— Yahya ? Malade ? Il n’y a qu’un coup de hache qui pourrait l’affaiblir, et encore. As-tu ouvert ?

— En pleine nuit ? Bien sûr que non ! répondit Kaba, choqué.

— Mmh, bon voyons cela ! Éclaire-moi !

Amaury se redressa, resta assis un instant au bord de la couche, le temps de reprendre pleinement contact avec le monde environnant, et se leva en faisant un signe du menton au serviteur.

Kaba précéda son maître. Il franchit le vestibule, ouvrit la porte principale et s’engagea dans l’adarve, la maigre lampe tenue bien haut devant lui. Au plus profond de la nuit, la toute petite ruelle privée, sans issue, encaissée entre les hauts murs aveugles des maisons qui l’enserraient, tellement étroite que les épaules touchaient les murs, ne connaissait jamais la lumière de la Lune ou des étoiles. Elle était sombre comme une caverne, lourdement silencieuse. Devant Amaury, Kaba n’était qu’une silhouette noire replète, découpée par la lueur vacillante de la lampe qui dansait sur les murs blancs comme des djinns évanescents. Lorsque Charon me guidera vers sa barque, la scène sera la même, pensa le médecin en frissonnant. Mauvais présage !

Au bout, la lueur de torches que quelqu’un portait dans la rue éclairait la forte grille de fer forgé qui fermait l’adarve. Kaba s’écarta, laissant son maître se rapprocher. Mais pas trop près quand même, on ne savait jamais.

— Qui es-tu ? demanda Amaury en arabe.

— Ah, Tabib ! Allah soit loué ! Tu es là. C’est moi, Hamdane, tu me reconnais ?

L’homme se tenait tout contre la grille. Derrière lui, deux grands saqaliba, l’épée au côté, brandissaient de grandes torches. Amaury prit la lampe des mains de Kaba et éclaira le visage du visiteur.

— Oui, je te reconnais. Tu es le serviteur de la première épouse du seigneur Yahya. Que se passe-t-il ? Que viens-tu faire ici, au milieu de la nuit ?

— Ah Tabib, viens vite, viens vite ! Le seigneur va très mal. Il a des convulsions, il vomit. Nous avons très peur pour sa vie.

— Venir où ? demanda le médecin, que la perspective de s’aventurer hors de la sécurité de sa maison à pareille heure n’enchantait que très modérément.

— Dans sa munya.

La maison de campagne de Yahya s’alanguissait le long du Guadalquivir à l’est de Cordoue, à courte distance du faubourg mozarabe où vivait Amaury.

— C’est bien, je viens tout de suite, le temps de m’habiller, dit le médecin, ignorant le froncement de sourcil de Kaba. Il remonta l’adarve à longues enjambées et regagna sa chambre. Cixillo, son épouse, était réveillée, assise sur la couche. Ses longs cheveux bruns cascadaient entre ses épaules sur sa chemise blanche.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle, inquiète.

— Un esclave de la maison de Yahya s’est présenté à la grille. Apparemment, il est au plus mal. J’y vais.

— En pleine nuit ? Non, c’est trop dangereux !

— Ne t’inquiète pas, il est dans sa munya, tout près d’ici. Et deux saqaliba armés nous accompagnent. Je ne risque rien. Et puis, je ne vais pas laisser tomber Yahya.

Aucun voleur, même en bande, n’oserait s’attaquer à deux gardes blancs. Cixillo n’ajouta rien. Elle se contenta de jeter un coup d’œil rapide par-dessus son épaule au crucifix d’argent accroché au mur, au-dessus de la tête du lit. Quêtant la protection du Christ pour son mari. Cela ne saurait nuire.

Amaury lui tournait le dos. Il versait l’eau de l’aiguière à long col dans le bassin de cuivre toujours posé sur une petite table, sous la fenêtre qui ouvrait sur le patio, et se livrait à une toilette expéditive. Kaba entra dans la chambre, porteur d’une robe propre pour son maître. Sa qualité d’eunuque autorisait cette proximité avec la maîtresse de maison. Le tabib se vêtit rapidement, et pencha son grand corps mince pour embrasser son épouse sur le front. La lumière vacillante de la petite lampe à huile faisait briller les quelques gouttes d’eau qui perlaient encore dans sa barbe et accentuait les reflets cuivrés qui la parsemaient. La peau de son homme offrit à Cixillo la fragrance si légère et familière de l’huile d’olive et de la cendre de laurier qui composaient le savon, plus rassurante que toutes les paroles qu’il aurait pu prononcer.

— Je ne sais pas si je reviendrai cette nuit ou seulement demain matin. Je t’enverrai un messager pour t’en informer dès que je le saurai.

— D’accord. Sois prudent ! ajouta-t-elle dans un sourire pendant qu’il sortait de la pièce.

Amaury repassa la porte d’entrée et remonta l’étroite adarve. Au bout, Kaba attendait déjà son maître, la clé de fer de la grille grosse comme une masse d’armes à la main. Il la planta dans la serrure, et la tourna deux fois. La serrure grinça puissamment, comme si elle protestait d’être forcée à s’ouvrir dans la nuit. Le noir l’entrouvrit juste assez pour laisser passer le médecin, et referma prestement derrière lui. Hamdane était déjà perché sur le chariot qui l’avait amené jusqu’ici, les rênes des deux chevaux à la main. Amaury grimpa à la volée sur la voiture, en même temps que les saqaliba enfourchaient leurs chevaux et se plaçaient devant pour ouvrir la route torches en main, et tout le monde s’élança. L’équipage remonta au trot les ruelles tortueuses du faubourg, de plus en plus larges à mesure que s’approchait l’artère principale, comme des ruisseaux qui se jetaient dans la grande rivière. À la porte des remparts, les gardes reconnurent les saqaliba et ouvrirent la porte. Les chevaux passèrent au galop. Il fallut moins de dix minutes pour atteindre le mur d’enceinte et le grand porche de la munya du seigneur ibn al-Kutiya.

L’équipage s’engouffra sous l’arche du porche. Un groupe de serviteurs agglutinés les uns aux autres, torches brandies, les attendait. Hamdane arrêta la voiture devant eux et sauta de son banc. Il échangea rapidement quelques mots avec les esclaves, qui paraissaient à la fois apeurés et excités, et revint vers Amaury.

— Le maître est dans le jardin. Il est très mal.

— Qu’on m’y conduise ! Vite !

Hamdane s’empara d’une torche, fit un signe impératif aux serviteurs, et les suivit vers le jardin. Le petit groupe longea des allées gravillonnées, passa entre des haies de lauriers, d’ifs, d’arbres fruitiers, et parvint jusqu’à un vieux figuier. À son pied, le grand corps de Yahya était replié en fœtus, les mains crispées dans le gravier, misérable. Il ne bougeait plus. Amaury se pencha, éclairé par l’esclave. Les autres serviteurs s’étaient arrêtés à quelques mètres et demeuraient peureusement écartés. Une flaque de vomi souillait le gravier devant la bouche du maître de maison. Une odeur atroce sourdait de sous sa robe, ne laissait aucun doute sur le relâchement total des intestins. Effaré, Hamdane plaqua sa main devant sa bouche et son nez. Le docteur posa deux doigts sur le cou puissant du guerrier terrassé. Puis il le fit basculer sur le dos et posa son oreille sur la large poitrine. Il prit la torche des mains de l’esclave et l’approcha du visage qu’il observa attentivement. Il écarta les paupières et regarda les yeux. Enfin il se releva et se signa.

— Le seigneur Yahya a rejoint la félicité de Dieu.

Un cri, des pleurs s’élevèrent du groupe de serviteurs. Hamdane poussa un gémissement.

— Décris-moi ce qui s’est passé, Hamdane ! l’apostropha Amaury avant que l’esclave parte en hurlements.

L’homme posa sur le docteur un regard ahuri, puis comprit ce qui lui était demandé, réfléchit un instant pour reprendre ses esprits :

— Eh bien, le seigneur était dans le patio, pour un dîner privé. Soudain nous avons entendu des cris. J’ai vu le seigneur sortir du patio en titubant. Il se tenait la poitrine. Ses mains tremblaient horriblement. Il disait que son ventre le torturait. Il criait des choses étranges, que je n’ai pas comprises. Il voyait des fantômes.

— Des fantômes ?

— Oui, il parlait à des choses que je ne voyais pas. Il leur montrait le poing en criant, mais il n’y avait rien. J’ai eu très peur.

— Et ensuite ?

— Ma maîtresse est apparue, la première épouse du maître. Elle m’a crié d’aller te chercher immédiatement. Alors je suis allé atteler un chariot, j’ai pris deux gardes et je me suis précipité chez toi.

Amaury hocha lentement la tête, le regard perdu sur le cadavre. Hamdane eut un tremblement. Il bégaya :

— Est-ce…

— Oui, quoi ?

— Est-ce que ce sont des esprits qui ont tué le maître, tabib ?

— Non, Hamdane, répondit lentement le médecin en tournant la tête pour regarder l’esclave bien en face. La mort du seigneur Yahya n’a rien de surnaturelle. On l’a empoisonné.

Tous droits réservés, Patrick Llewellyn et les Éditions Numeriklivres, 2013.

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