L’Héritage du sorcier d’Ambon par Alex Nicol – extrait

ambon

Résumé : Quand Yann Le Cossec, Breton émigré à Madagascar, confie à Gwenn Rosmadec, journaliste et écrivain public, un mystérieux carnet légué par un vieil oncle aux talents de guérisseur, il est loin de se douter du guêpier dans lequel il va, bien malgré lui, plonger Gwenn.

Sillonnant la Bretagne à la recherche d’éléments qui leur permettraient de lever le voile sur le mystère du manuscrit rédigé en vieux breton, Gwenn et Soazic, son épouse, vont croiser la route des Druides, mais aussi celle d’un tueur pervers et d’un baron sans scrupules.

Une intrigue qui se déploie au cœur des merveilleux paysages de Bretagne, au sein des secrets de la vieille culture druidique et des pouvoirs qu’elle tâche de maintenir dans l’ombre. Des pouvoirs qui éveillent bien des convoitises.

Tous les ingrédients sont réunis dans ce roman, aventure, mystère, meurtres, humour, pour un très bon moment de lecture.

***

Yann Le Cossec habitait une vaste demeure à flanc de coteaux qui donnait sur l’estuaire de la rivière. Véritable point de guet, on pouvait y observer le ballet de tous les objets flottants, identifiés ou pas, qui s’aventuraient dans les eaux du fleuve. L’agitation permanente des petites barques à balanciers, gréées d’une voile latine, rivalisait avec le mouvement régulier des barges chargées de containers pour les cargos mouillés en attente au milieu de l’eau. Gwenn apprécia en connaisseur le spectacle, visible depuis la vaste terrasse de la maison de son hôte.

Celui-ci l’accueillit d’ailleurs avec la même jovialité dont il avait fait montre à bord de son bateau. Sur cette véranda qui dominait la baie de Majunga, trônait un salon en bambou dont la table basse centrale, recouverte d’une plaque de verre, offrait aux regards d’éventuels visiteurs une collection de bouteilles aussi variées et sympathiques les unes que les autres. Yann avait déjà versé les glaçons dans les longs verres et n’attendait que le choix final de son invité.

— À ce que je vois, vous m’avez sorti votre réserve de rhums arrangés ?

— Exactement. À boire avec modération, mais à savoir goûter avec délicatesse.

— Vous savez, je suis plutôt amateur de bon whisky.

— Breuvage réservé aux pays froids mon cher. Ici il faut s’adapter aux réalités locales. Je vous fais un punch ?

— Allez-y. Vous connaissez la région et ses us et coutumes mieux que moi.

Yann sélectionna avec soin l’un des flacons, le porta au niveau du regard pour laisser filtrer à travers la bouteille les rayons du soleil, fronça un œil pour mieux pénétrer l’âme du breuvage et enfin versa une partie du contenu dans un shaker. Puis il y ajouta délicatement du jus d’orange frais et du jus d’ananas, du gingembre et de la cannelle ainsi que d’autres ingrédients que Gwenn ne connaissait pas, secoua le contenant et versa avec précaution sur les glaçons qui avaient commencé à fondre.

— Allez-y ! Goûtez ! Un punch comme celui-là, vous ne risquez pas d’en boire souvent en Bretagne.

Gwenn porta en souriant son verre aux lèvres. Il aimait le sérieux, authentique ou emprunté, avec lequel son hôte s’était prêté à ce cérémonial. C’est souvent dans ces dogmes bachiques que les êtres humains témoignent de leur appartenance à un groupe ou une tribu. Une première senteur de fruits vanillés vint titiller ses narines. Puis la fraîcheur du liquide envahit son gosier, procurant au passage une sensation de bien-être indéfinissable. Le rhum, délicat et ambré, parcourut ses papilles et recouvrit les terminaisons nerveuses du voile du palais en un puissant analgésique qui renforça cette sensation de détente. Gwenn était bien. Il sentit même qu’il ne lui fallait que peu de chose pour se laisser aller et oublier la raison de sa présence. Effet de la moiteur ambiante ou réaction au punch de son hôte ? Il n’aurait su le dire. Il se ressaisit vivement et effaça d’un hochement d’épaule la torpeur envahissante. Les effets de l’alcool commencèrent alors à se dissiper. Il prit une grande respiration et se redressa sur son séant. Yann s’apprêtait à lui servir un autre verre de son nectar divin, mais l’écrivain public refusa d’un geste net. Puis il posa sur la table son petit enregistreur électronique.

— Votre punch est excellent, mais il me faut garder les idées claires. Je suis chez vous en service commandé, Yann.

— Vous avez raison. Comment procédons-nous ?

— Oh c’est assez simple. Vous allez faire remonter vos souvenirs à la surface de votre mémoire et moi je vais vous aider à les formuler ou les cadrer si nous dévions du projet. Au besoin je vous demanderai de spécifier certains événements ou faits ce qui nous permettra de mieux éclairer notre réflexion et votre démarche. Ensuite, avec mes notes et mon enregistrement, je mettrai de l’ordre dans tout cela. Est-ce que cela vous convient ?

— D’accord. Allez-y.

— Commençons par le commencement. Si vous remontez à votre enfance ou à vos origines, qu’est ce que vous en savez ?

Yann se carra dans son fauteuil d’osier, avala une gorgée de punch et regarda vers le ciel pour y puiser l’inspiration.

— Je suis né juste après la guerre, le fruit des amours coupables, enfin aux yeux des gens de l’époque, entre un réfugié espagnol et une Bretonne du Morbihan.

— D’où venait-elle exactement votre mère ?

— Ambon. Un petit village du Morbihan pas très loin de Damgan du côté de la presqu’île de Rhuys.

— Que savez-vous d’elle ?

— C’était la fille d’un fermier, enfin si on peut appeler ça une ferme. Mes ancêtres devaient posséder deux hectares et trois vaches. Pas de quoi nourrir une famille de dix ou douze enfants. Mon grand-père maternel, qui devait être le huitième ou le neuvième, ne disposait d’aucune ressource. Il est parti à l’armée où il a fait le coup de feu dans le Rif au Maroc. Lorsqu’il en est revenu, il pensait mettre son fusil au clou et tourner la page. Hélas pour lui, la Grande Guerre venait d’éclater et il est reparti au front. Rien ne lui a été épargné. Son expérience du combat lui a valu de participer aux offensives de Verdun et autres joyeux moments d’étripages dans les tranchées.

— Il s’en est sorti ?

— Dieu seul sait comment. Il nous parlait souvent d’une journée entière passée dans un trou d’obus à attendre que la mitraille ennemie se calme. Et longtemps ses nuits furent peuplées de cauchemars horribles dont il refusait de nous parler.

— Qu’a-t-il fait ensuite ?

— Il savait qu’il n’y avait pas de place pour lui à la ferme. Faisant usage de ses états de services, il est entré dans la gendarmerie par la petite porte et comme il était intelligent, il a gravi tous les échelons jusqu’à terminer Maréchal des Logis. Tenez, regardez :

Yann ouvrit un classeur rempli de vieilles photos et en extirpa une aux bords dentelés et au papier jauni par le temps. Il la tendit à Gwenn. C’était l’image d’un grand cavalier en uniforme juché sur un cheval noir. L’homme arborait une posture fière et digne et l’on sentait qu’il émanait de ce personnage un mélange de force, de détermination et de douceur un peu candide. Yann n’aurait sans doute pu renier ses origines !

— Bel homme. C’était son cheval ?

— La jument que la gendarmerie lui avait attribuée. Comme elle était noire comme la nuit, il l’avait surnommée « Taupe ».

— Et ses frères ?

— Plusieurs sont morts pendant la guerre. L’aîné, Paul, a gardé la ferme. Le cadet avait été repéré par le recteur du village et expédié au séminaire d’Auray. Après un séjour à l’université catholique de Louvain en Belgique, il est parti comme missionnaire jésuite au Québec où il a fondé la première radio locale qui devait plus tard devenir Radio-Canada.

— Extraordinaire parcours ! Qui est resté sur cette ferme ?

— Deux enfants : Paul et Feucho. Les filles sont parties travailler comme bonnes à Paris, vous savez, les « Bécassines ». Un autre oncle s’est engagé dans la marine et a travaillé pendant un certain temps sur le yacht de Farouk, le roi d’Égypte avant de disparaître dans les sinistres camps de la mort…

— Parlez-moi de Feucho. Son nom d’abord, a-t-il un sens ?

— C’était le surnom en gallo de François. Le gallo, c’est le dialecte francophone des non bretonnants à l’est de l’Armor. Donc Paul a pris en main les destinées des deux hectares avec l’aide de son frère qui exerçait aussi les fonctions de gardien de la chapelle de Brouël.

— Précisez !

— Brouël est simplement un faubourg d’Ambon. Une chapelle assez imposante y avait été érigée au 16e siècle, et une partie à l’arrière de la construction servait de maison d’habitation. Autrefois c’était le logement du chapelain, mais après la révolution, la chapelle a été revendue à des paysans puis plus tard, au 19e, elle est devenue bien communal et la mairie y a installé un gardien. Feucho y demeurait le soir et participait aux travaux agricoles pendant la journée.

— Revenons à votre mère…

— Elle est née avant la Deuxième Guerre et a vécu d’abord dans la ferme de l’ancêtre parce que mon grand-père partait en mission au loin. Un jour, on l’a envoyé à Carvin pour réprimer les révoltes des mineurs du Pas-de-Calais, mais il a été assassiné par une bande de grévistes en colère. Aussi son épouse, ma grand-mère, une fille du village, était-elle restée avec ses beaux parents. Mais ma mère passait beaucoup de temps chez Feucho à la chapelle de Brouël.

— Pour quelle raison ?

Yann resta un instant silencieux. Il se remémora le visage anguleux et un peu étrange que suscitait le souvenir de ce grand-oncle mystérieux. Finalement il se lança :

— Voyez vous, les paysans consultaient rarement un docteur, mais fréquentaient les « rebouteux », ces gens qui disposent de pouvoirs surprenants que la médecine moderne constate sans pouvoir encore l’expliquer.

— Et vous allez me dire que Feucho était aussi rebouteux ? fit Gwenn, un sourire aux lèvres.

— Exactement. Son art de soigner et apaiser les douleurs avait fait le tour de la région et on venait de très loin pour le consulter. Beaucoup de gens attribuaient ses pouvoirs au fait qu’il résidait dans la chapelle. En fait on ne savait pas exactement si on avait affaire à un sorcier ou à un saint homme.

— La limite entre les deux est souvent fragile, fit Gwenn, pensif. Donc votre mère a passé du temps chez Feucho. Elle a dû lui servir d’assistante, je suppose ?

— Oui. En fait Feucho lui a appris tout ce qu’il savait lui-même ou qu’il avait acquis à force de soigner les gens du pays.

— Mais dites-moi, si Feucho était magnétiseur, est-ce que votre mère disposait aussi de ce don ?

Tous droits réservés, Alex Nicol et les Éditions Numeriklivres, 2013.

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Disponible également depuis les librairies en ligne suivantes

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