Les Enfants du feu, épisode 3 par Anne Rossi – extrait

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Résumé : Hanon, métamorphe farceur, conduit par ennui l’Espérance sur les rivages d’une jungle peuplée d’hommes-tigres, dont certains sont devenus des mangeurs d’hommes. Pour sauver Hermie d’une tigresse, il se fait passer lui-même pour un homme-tigre. La tigresse, Nayu, rejetée par les siens en raison de sa couleur blanche, accepte de les aider. Le fils d’Hermie a été recueilli par des villageois, mais pour atteindre ceux-ci, ils doivent traverser le territoire de Shervin, un tigre mangeur d’hommes. Celui-ci les attaque dès qu’ils pénètrent chez lui. Heureusement, Amele la harpie en vient à bout. Tandis qu’elle reprend des forces, Hanon et Nayu, qui se sont écartés du groupe, sont capturés. Hanon parvient à s’échapper en se changeant en souris. Il retrouve Amele et Lugia, qui lui apprennent que le reste du groupe a été emmené par les villageois. Hanon étant le seul à parler la langue locale, il tente une médiation. Il découvre que les indigènes détestent les écailleux et se sert de cette répulsion pour obtenir qu’ils lui livrent le fils d’Hermie ainsi que Nayu qu’ils voulaient brûler. Le groupe se hâte de repartir, mais en chemin, est attaqué par six tigres mangeurs d’hommes. Réfugiés sur une corniche, ils leur résistent tant bien que mal.

Dans les épisodes précédents :

EXTRAIT

Un vent égal gonflait les voiles. L’Espérance filait sous le ventre du dragon-soleil, sur une mer d’huile. Étendu sur le tillac, Hanon étira son dos, roula sur le côté et contempla d’un air morne les vagues toutes semblables les unes aux autres. Il en venait presque à regretter le passage des Colonnes des Géants ou les pirates. L’ennui le tuait à petit feu. Il chercha sur le pont lequel de ses compagnons de voyage il pourrait bien agacer, pour passer le temps. Inutile de vouloir tromper Dana, avec sa capacité à voir les auras. Mieux valait ne pas contrarier Tharq si l’on ne désirait pas se faire griller l’arrière-train. Amele, la harpie qui tenait la barre, avait une fâcheuse tendance à arracher la tête de qui lui déplaisait. Quant à Lizzi la télépathe, assise seule à l’écart, il préférait ne pas s’en approcher. Restait Phaam, qui prenait le soleil, adossée au bastingage. Hanon ricana tout bas. Avec celle-ci, il pouvait tenter le coup. Il ferma les yeux pour mieux se concentrer, se représentant mentalement les longs cheveux d’un blond presque blanc, la silhouette élancée, les longs cils de l’amoureux de la panthère, Veri à la voix d’or. Puis, d’une démarche fluide copiée sur celle du triton, il s’approcha de sa proie et lui posa la main sur l’épaule.

« Un petit baiser, ma beauté ?

— Dégage, Hanon. »

Déçu, il laissa glisser sa fausse apparence. Ses cheveux raccourcirent, retombèrent en mèches folles autour d’un visage bien moins séduisant que celui de son modèle. Sa stature perdit en muscles ce qu’elle gagnait en centimètres, tandis que sa peau s’assombrissait de plusieurs teintes jusqu’à prendre un aspect olivâtre.

« Comment as-tu su que c’était moi ?

— La voix. Bien imitée, mais la tienne n’a rien de magique. Ton odeur, aussi. »

Hanon grogna. Il avait négligé deux choses : d’une part, s’il pouvait adopter l’aspect de n’importe lequel de ses compagnons, il n’héritait pas pour autant des pouvoirs qui allaient avec. Combien de fois avait-il imité Épine, le cheval ailé, dans l’espoir de goûter lui aussi aux joies du vol ! En vain. D’autre part, en tant que panthère, Phaam disposait d’un odorat bien supérieur à celui de n’importe quel humain. Mauvais choix de victime. Il allait partir à la recherche d’une nouvelle, quand une main nerveuse le saisit au collet. Tournant la tête vers son agresseur, il tomba dans le regard vert mousse de celui qu’il venait d’imiter.

« Tes plaisanteries n’amusent personne, Hanon ! Si je te reprends à tourner autour de ma compagne, je m’assurerai qu’on te reconnaisse toujours. En t’arrachant un bras, par exemple. »

Les lèvres de Phaam s’étirèrent en un sourire semblable à celui d’une chatte devant un bol de crème. Elle ne lèverait pas le petit doigt pour défendre le plaisantin. Hanon grogna. Certains n’avaient vraiment aucun sens de l’humour.

« C’est bon. Je rigolais. »

Il s’éloigna en se massant le cou. Dana lui cria quelque chose de loin. D’aller s’entraîner avec les autres, sans doute. Les passagers de l’Espérance s’aidaient mutuellement à maîtriser leurs pouvoirs. Utile dans le cas d’un Tharq susceptible de déclencher la foudre sans le vouloir, mais lui savait adopter l’apparence qui lui plaisait depuis sa tendre enfance. Petit, sa mère l’avait fait passer pour une fille, pour lui éviter d’être enrôlé dans l’armée impériale. Jusqu’au jour où un voisin jaloux les avait dénoncés et où il avait fallu prouver son sexe. Se tenir nu devant une assemblée de magistrats avait constitué l’expérience la plus humiliante de son existence. Il s’était vengé en leur en donnant pour leur argent. Sa première transformation réussie, et dans les moindres détails. Les yeux des notables étaient quasiment sortis de leur orbite devant sa poitrine opulente. Il avait mis une semaine à récupérer ensuite, tant l’effort l’avait épuisé. Puis il s’était lassé de se cantonner à un rôle unique. Malgré les jérémiades de sa mère, persuadée que ce pouvoir d’écailleux ne lui apporterait que des ennuis, il avait été porteur d’eau, centurion, vendeuse d’oignons, courtisane, chien de garde, chat, oiseau… Aussi insaisissable que le vent. Jusqu’à ce jour au Récif, un sacré coup de malchance. Dans les premiers temps de l’exil, il avait été tenté d’abandonner, de quitter le groupe, comme certains humains, pour recommencer une nouvelle vie ailleurs, sous un autre nom, un autre visage. La curiosité l’avait emporté. Le projet de Dana relevait de l’utopie, le genre de défi qui lui plaisait. Il avait hâte de voir quel en serait le résultat… Mais que le voyage était long ! Une femme s’avança à sa rencontre. Il cligna des yeux en reconnaissant Hermie. La sirène avait le don de se plaindre à longueur de journée et parvenait à épuiser même la patience de Dana. Il se hâta de changer de trajectoire. Dire qu’à cause de cette pleurnicharde, ils se détournaient de leur route pour aborder les rivages inconnus des Terres Brûlées ! Pas le genre d’endroit où établir une colonie. Même l’Empire s’y était cassé les dents. Mais Veri avait donné sa parole, et Dana estimait que celle-ci devait être tenue. Un code de l’honneur qui échappait complètement à Hanon. Là où il avait grandi, la seule loi était celle du plus fort, du plus habile ou du plus rusé. L’honneur représentait un luxe qu’ils ne pouvaient s’offrir. D’un autre côté, les Terres Brûlées leur offriraient peut-être un peu de distraction. Tout plutôt que le bleu immuable de la mer et les poissons accommodés à toutes les sauces.

***

La plage ressemblait à toutes les autres. Du sable roux que crevaient de loin en loin quelques rochers noirs, vite avalés par la jungle. Les Terres Brûlées portaient mal leur nom. Le souffle du dragon avait épargné la côte, au moins. Des étoffes vives s’épanouissaient déjà sur le rivage après un lavage sommaire à l’eau de mer. Un petit groupe était parti chercher de l’eau douce. Une trop courte halte, et s’ils ne trouvaient pas trace du passage des sirènes, ils repartiraient. Hanon serra les dents. Ils perdaient un temps précieux à caboter de crique en anse, à la recherche de l’enfant d’Hermie. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin, d’autant que les faits remontaient à plusieurs années en arrière. Il inspira à fond. Si ses compagnons ne se montraient pas assez sensés pour savoir quand renoncer, il allait leur donner un petit coup de pouce. Il s’écarta de la plage sans que les autres, trop occupés à monter le campement, ne lui prêtent attention. Accroupi derrière un rocher, il adopta la forme d’une sirène, mélange de Veri et d’Hermie. Puis il se vautra dans le sable chaud, se frotta aux rochers de façon à laisser des traces évidentes de son passage. Ceci accompli, il ne lui restait plus qu’à rejoindre ses compagnons en s’écriant :

« Venez voir ! Je crois que j’ai trouvé quelque chose. »

Ils en tireraient bien la conclusion tous seuls. Un peu d’action viendrait enfin animer ce voyage mortellement ennuyeux.

Tous droits réservés, Anne Rossi et les Éditions Numeriklivres, 2013

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