Les Enfants du feu, épisode 2 par Anne Rossi – extrait

Les Enfants du feu, épisode 2

Résumé : Veri, chanteur d’exception et ancien gigolo, cache à ses compagnons l’aspect de son pouvoir dont il a le plus honte : au moindre contact avec l’eau, la moitié inférieure de son corps se transforme en queue de poisson. Persuadé que Phaam, la belle panthère, ne pourra jamais l’aimer en raison de cette infirmité, il conserve avec elle une distance prudente, même si leur commun dégoût de l’élément liquide les rapproche. Enfin prêt, l’Espérance, le bateau qui transporte les écailleux vers leur nouveau monde, prend la mer. Pour échapper à l’Empire, ils doivent quitter la Mer Close par le seul passage possible : les Colonnes des Géants, gardées par deux monstres marins. Lors de l’affrontement, Veri tombe à la mer. Entraîné par le fond, il découvre qu’il peut respirer et nager sous l’eau.

***

1. L’ESPÉRANCE

Assis à la pointe du promontoire, les jambes pendant dans le vide, Veri contemplait le bateau qui tirait doucement sur sa corde d’amarrage. L’Espérance ! De tous les noms idiots… Une rafale de vent rabattit ses cheveux blonds en travers de son visage. Il ne leva pas la main pour les écarter, même s’ils lui chatouillaient les lèvres. Au moins, ils l’empêchaient de distinguer la coquille de noix sur laquelle Dana escomptait les emmener. Cette fille était folle, et ses compagnons l’étaient tout autant de l’écouter. Par les couilles de Juste ! Le bois de la coque n’avait pas eu le temps de sécher. Certes, Pier, l’adolescent muet capable de faire surgir un chêne du désert le temps de cligner des paupières, avait assuré la cohésion : sur les planches encore fraîches, de longues pousses souples avaient germé, s’entremêlant de façon à former un tressage étanche. Du moins, Orso, l’humain responsable en chef du chantier, l’affirmait. Mais qu’y connaissait-il ? Personne parmi eux n’avait de formation de charpentier. Au moindre choc, ils couleraient corps et biens : l’aventure se terminerait dans les fonds marins. Il balaya du regard l’immensité bleue frangée de blanc. Aussi belle et trompeuse qu’une courtisane. Elle n’appelait les hommes à elle que pour mieux les noyer.

« Encore à ruminer ? »

La voix joyeuse d’Épine lui crispa les épaules. En temps ordinaire, il appréciait la spontanéité de la jeune femme, son goût pour les jeux de mots idiots et le fait que, au contraire de la majorité de ses semblables, elle ne cherchait pas à le séduire. Mais en ce moment, il se sentait trop nerveux pour supporter son imperturbable bonne humeur. Comment aurait-elle pu comprendre ce qui le rongeait ?

« Ce rafiot coulera à la première occasion, répliqua-t-il d’un ton morne.

— Ne sois pas si pessimiste ! On croirait entendre Phaam.

— Phaam a plus de bon sens dans un poil de sa queue que tout le reste d’entre vous.

— Quelle déclaration ! Tes admiratrices en seraient jalouses », railla Épine.

Veri ne releva pas le sarcasme, qui comportait d’ailleurs un fond de vérité. Qu’y pouvait-il si sa voix charmait les représentantes du sexe opposé ? Il en avait fait son gagne-pain, mais leurs attentions lui pesaient parfois. Phaam, au moins, conservait envers lui une attitude décente. Sans doute parce qu’elle connaissait son secret : qu’auraient pensé ses amantes si elles avaient su qu’au contact de l’eau, les jambes si parfaites qu’elles aimaient caresser se changeaient en une gluante queue de poisson ? Il avait toujours jalousement conservé le silence sur ce don maudit. Seule Dana et sa garde du corps avaient découvert la vérité suite à un quiproquo, et elles lui avaient juré de n’en parler à personne. Encore n’avaient-elles fait que l’apercevoir en un éclair, assez pour savoir, pas suffisamment pour en être dégoûtées.

« Phaam ne fait preuve d’aucun bon sens, s’entêta Épine. Tout comme toi, elle cède à sa phobie de l’eau.

— Logique pour une panthère, non ? »

Au contraire de lui, Phaam n’avait jamais fait mystère de sa nature. Dans les cercles privés, elle s’en enorgueillissait. Elle avait raison : sa nature féline lui procurait une grâce dangereuse dont aucune femme ne s’approchait. La voir danser, au Récif, avait toujours constitué un moment privilégié. Pour lui, habitué à vendre ses faveurs à la plus offrante, Phaam représentait la seule femme vraiment digne de respect, aussi sauvage et franche que l’animal qu’elle devenait parfois.

« Dis-moi, demanda Épine en plissant les yeux, soudain soupçonneuse, tu ne mijoterais pas un truc stupide, n’est-ce pas ? Comme vous enfuir tous les deux ?

— Tous les deux ? Phaam suivrait Dana jusque dans les flammes. »

Une amertume inopportune déformait sa voix mélodieuse. Veri avala sa salive. Il n’avait rien contre la responsable de leur groupe. Elle assumait sa charge avec sérieux et compétence, en plus de leur avoir sauvé la vie. Néanmoins, le gamin pauvre qu’il avait été avant sa transformation n’oubliait pas qu’elle appartenait à la haute société. Et une partie moins avouable de lui-même s’irritait de voir Phaam lui vouer une fidélité sans limites.

« Seul, alors ? insista Épine qui n’abandonnait pas facilement une idée.

— Seul ? Pour aller où ?

— Je ne sais pas.

— Je n’ai ni famille ni amis à regretter. Contrairement à toi. »

Le visage ouvert de la jeune fille se froissa. Veri regretta aussitôt ses propos. Il avait si bien appris à frapper aux points sensibles qu’il répliquait souvent par réflexe, au risque de blesser son entourage. Pas étonnant qu’il n’ait aucun véritable ami. Ses clientes constituaient ses relations les plus fidèles, même s’il s’efforçait de n’en privilégier aucune. Il ouvrait la bouche pour s’excuser, quand Épine le devança.

« Ta chérie arrive. Je vous laisse en tête à tête », annonça-t-elle avant de tourner les talons, sa queue-de-cheval battant son dos.

Veri se tourna dans la direction indiquée. Une panthère noire montait vers le promontoire d’une démarche élastique. Il plissa les paupières pour s’assurer qu’il s’agissait bien de Phaam et non d’Hanon, le métamorphe capable d’adopter n’importe quelle forme. Pouvoir dont il abusait largement pour jouer des tours pendables à tout le monde.

Si seulement il pouvait tomber par-dessus bord et se noyer durant le trajet ! souhaita peu charitablement Veri.

Parvenue à sa hauteur, la panthère se transforma en un clin d’œil en une superbe jeune femme complètement nue. La pudeur constituait pour Phaam une notion très abstraite. Veri ne put s’empêcher de laisser son regard glisser sur la courbe de ses hanches, ses cuisses musclées recouvertes d’une peau de la teinte exacte des châtaignes mûres, avant de tomber sur deux pieds aux proportions parfaites.

« Nous appareillons au coucher du soleil. »

La déclaration, jetée sur un ton âpre, l’arracha à ses fantasmes. Il releva les yeux vers le visage triangulaire encadré d’une masse de boucles aussi noires que sa propre chevelure était pâle. Les pupilles de la panthère, agrandies au point d’en masquer presque entièrement les iris dorés, dénonçaient son état de nervosité.

« Bien.

— Bien ? répéta Phaam, incrédule.

— Je veux dire, nous n’avons pas le choix. »

Phaam balança un bras sur le côté de la même façon qu’elle aurait, sous sa forme animale, fouetté l’air de sa queue. Dans un élan irréfléchi, Veri ajouta :

« Ne t’inquiète pas. Avec cette… Ce que tu sais… Je devrais pouvoir t’aider en cas de naufrage.

— Il n’y aura pas de naufrage, objecta Phaam, narines dilatées.

— Les Colonnes des Géants… »

La panthère grogna, menaçante. Tout le monde redoutait le passage des Colonnes. Celles-ci constituaient le seul point de sortie de la Mer Close. Or, l’Empire contrôlait tous les rivages de celle-ci. Pour leur échapper, ils devaient donc impérativement emprunter ce passage, gardé comme son nom l’indiquait par deux monstres marins, sans doute le résultat d’une chute d’écailles. S’agissait-il à la base de requins, de poulpes, de baleines ? Quoi qu’ils aient été, ce qu’ils étaient devenus provoquait la terreur. Or ils n’avaient d’autre choix que de les affronter.

« Puis-je t’aider à quelque chose ? » demanda Veri pour changer de sujet.

Phaam lui lança un regard égaré tout en se frottant les bras. Quelque chose ne tournait pas rond, se dit Veri devant sa peau hérissée de chair de poule. Le stress du départ, sans doute. D’ailleurs, lui-même racontait n’importe quoi. Il ignorait s’il pourrait nager avec cette monstrueuse queue de poisson. Il n’avait jamais essayé, trop dégoûté par son aspect pour songer à autre chose qu’à revenir à son état normal. Ce qui se produisait dès que les écailles se trouvaient parfaitement sèches. Si ça se trouvait, il coulerait à pic.

« Au coucher du soleil, n’oublie pas », répéta Phaam avant de reprendre sa forme de panthère.

Veri la regarda s’éloigner, belle et dangereuse. La seule femme qu’il ne pourrait jamais avoir, et la seule qu’il ait jamais désirée. Sa punition pour le métier qu’il avait exercé, sans doute. Le côté animal de la panthère l’immunisait contre le pouvoir de sa voix. Pour le reste, bien qu’elle ne le lui ait jamais montré, elle devait sûrement le mépriser. Ses propres clientes le faisaient. Qu’elle soit la garde du corps attitrée d’une jeune femme de la haute société n’arrangeait rien à l’affaire. Pourtant, alors qu’il reportait son attention sur l’Espérance ancrée dans la baie, il songea qu’Épine n’avait pas totalement tort. Sans Phaam, il ne serait probablement pas monté à bord. La mer le terrifiait et l’attirait en même temps. Il avait plus d’une fois eu envie de s’écarter du groupe, d’aller se baigner, seul, pour s’abandonner à elle. D’un autre côté, s’il cédait à cette pulsion, il était persuadé que son côté animal l’emporterait, qu’il serait perdu à jamais pour les hommes. Comme peut-être les monstres des Colonnes.

Tous droits réservés, Anne Rossi et les Éditions Numeriklivres, 2013.

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