Les Enfants du feu, épisode 1 par Anne Rossi – extrait

Les Enfants du feu, épisode 1

Résumé : Longtemps avant les Passeurs d’ombre, un dragon-soleil brillait dans le ciel. Les hommes régnaient alors sans partage sur la terre. À la lumière de l’astre reptilien, s’était épanouie une brillante civilisation. L’Empire étendait son aile armée sur d’immenses territoires, où il faisait régner la paix et la prospérité.  Puis un jour, le dragon-soleil commença à perdre ses écailles. Chaque être humain touché par la chute de l’une d’elle se transformait en autre chose. Certains changeaient d’apparence. D’autres acquerraient d’étranges capacités. Le monde assistait à la naissance de la magie ainsi qu’à celle des êtres surnaturels, alors nommés « les écailleux ».Effrayé par un phénomène qu’il ne pouvait contrôler, constatant que les anomalies devenaient héréditaires, l’Empire décida alors de se lancer dans la chasse aux écailleux. Pourchassés par le pouvoir, confrontés à des phénomènes que personne ne pouvait leur expliquer, ces derniers n’avaient alors que deux choix : dissimuler leur nature, quand ils le pouvaient, ou apprendre à vivre avec, pour le meilleur ou pour le pire. 

Les enfants du feu vous emmèneront à la découverte d’un monde en pleine transformation, dans lequel tout peut arriver. Parviendront-ils à échapper aux dangers omniprésents et à leurs propres démons pour rejoindre une terre sur laquelle, enfin, ils pourront vivre en paix ? Et ont-ils le droit, comme les hommes ordinaires, de connaître l’amour ?

***

1. UN NOUVEAU GARDE DU CORPS

Un mince rai de lumière filtrait à travers les rideaux. Dana s’étira et, sans ouvrir les yeux, posa les pieds au sol. Se guidant à la chaleur sur son visage, elle avança jusqu’à la fenêtre dont elle écarta le tissu épais. Puis, enfin, elle souleva les paupières. Le nez barbichu du dragon-soleil pointait tout juste derrière les collines. Rêveuse, elle s’accouda à la balustrade. À ses pieds, Surbia demeurait plongée dans l’ombre. La gigantesque cité dormait encore sous ses toits de tuiles blondes. À cette heure de la journée, le quartier chaud avait cessé ses activités tandis que les autres entamaient tout juste les leurs. Une délicieuse odeur de pain en train de cuire montait du fournil au coin de la rue. Dana soupira puis posa le menton sur ses avant-bras pour contempler le panorama. Le long cou du dragon-soleil s’allongeait paresseusement sur l’horizon, qui se teintait peu à peu de rose. Depuis toute petite, elle adorait ce spectacle. Comment penser que le grand reptile de feu leur voulait du mal, alors qu’il les éclairait et les réchauffait chaque jour ? Pourtant, depuis qu’il avait commencé à perdre ses écailles, beaucoup se méfiaient de lui. Le parti le plus extrémiste parlait même de l’abattre. Quelle bêtise ! Comment les hommes auraient-ils vécu, dans le noir et le froid ?

« Tu es tombée du lit, sœurette ? »

La jeune fille sursauta. Une adolescente se tenait debout sur la balustrade. Le vent jouait dans sa robe et ses longs cheveux de la même teinte brun roux que les siens. Elle esquissa quelques pas de danse, au risque de chuter plusieurs mètres plus bas. Dana ne s’inquiéta pas pour autant. Nada était déjà morte. Que pouvait-il lui arriver de pire ?

« Je me demande ce que tu trouves à cette horreur », commenta le spectre avec une moue dégoûtée en direction du dragon-soleil.

Dana haussa les épaules sans répondre. Sa sœur jumelle vouait une haine féroce à celui qu’elle considérait comme le responsable de ses malheurs. Un responsable bien indirect. La mère des jumelles avait été victime d’une chute d’écaille. Pour la protéger, sa famille n’en avait jamais rien dit. Ariana n’avait subi aucune transformation, n’avait pas acquis de pouvoir bizarre. Pourquoi n’aurait-elle pas mené une existence ordinaire ? Lucendre l’avait épousée sans rien savoir du drame. Jamais durant leur mariage, Ariana n’avait fait quoi que ce soit qui puisse laisser entendre qu’elle était une écailleuse. Ce n’est que bien plus tard que Dana avait appris l’histoire, de la part d’un fantôme attaché à sa famille maternelle. Sa mère n’avait pas eu l’occasion de la lui apprendre elle-même : elle était morte à la naissance des jumelles. Celles-ci avaient grandi comme des enfants ordinaires. Leurs pouvoirs n’avaient commencé à se manifester qu’à l’adolescence. Ce qui ne pouvait signifier qu’une chose : les caractéristiques transmises par le biais d’une écaille devenaient héréditaires chez les humains touchés. L’Empire n’avait pas tardé à s’en apercevoir. Aussitôt, la crainte avait ravagé les rangs du gouvernement. Si celui-ci s’était montré tolérant envers les premiers cas, la tendance s’était alors brutalement inversée, jusqu’à atteindre une intransigeance totale. Pas question d’assister au développement incontrôlé de pouvoirs étranges parmi la plèbe. Si certaines transformations s’avéraient relativement inoffensives, comme la capacité à se métamorphoser en chat ou à prévoir les changements du temps, d’autres recelaient un danger potentiel, à l’instar des loups-garous ou des télépathes. À l’adolescence des jumelles, la chasse avait commencé. Tout individu suspecté d’être un écailleux ou un rejeton d’écailleux se voyait arrêté, puis soumis à un test. Si celui-ci se révélait positif, il était décapité avant d’être brûlé. Aussi Dana et sa sœur n’avaient-elles soufflé mot de leurs pouvoirs naissants. Elles avaient affronté seules la brûlure de la magie, cherché par elles-mêmes la façon de vivre avec. Nada avait échoué. Un jour qu’elle se trouvait seule, elle s’était ouverte trop largement au flux et celui-ci l’avait consumée. Le chagrin avait failli emporter la raison de sa sœur jumelle, mais le spectre de la défunte avait alors volé à son secours, l’avait guidée grâce aux connaissances qu’il avait acquises dans l’entre-monde. Dana n’aurait pas survécu sans elle, à l’époque. Pourtant, à mesure qu’elle grandissait et que Nada demeurait une éternelle adolescente, leurs points de vue divergeaient. À commencer par leur opinion au sujet du dragon-soleil. Nada considérait la chute des écailles comme une calamité, tandis que pour Dana, il s’agissait d’une opportunité. Les pouvoirs n’étaient ni bons ni mauvais en soi ; seul comptait l’usage qu’en faisait leur détenteur.

Trois coups retentirent à la porte. « Entrez ! » cria Dana sans se retourner. Elle savait déjà qui se trouvait là. L’un des aspects de son pouvoir consistait à percevoir les auras des gens. Leur état de santé, leurs émotions, et surtout, s’ils possédaient ou non des pouvoirs magiques. Cette capacité-là, elle l’avait toujours dissimulée à tout le monde, à l’exception de Nada. Elle n’imaginait que trop bien la façon dont les séides du gouvernement l’auraient exploitée, s’ils en avaient eu connaissance. La personne qui entra était l’une des rares à savoir qu’elle appartenait aux écailleux, mais elle pensait que son pouvoir se bornait à guérir les blessures par simple imposition des mains. L’écho d’un pas souple lui parvint à travers la pièce , celui d’un fauve plus que d’une femme. Pas étonnant : avant d’être touchée par une écaille, Phaam était une panthère. La magie lui avait donné un aspect et un raisonnement humains, mais ses émotions demeuraient celles d’un animal. Les soldats de l’Empire qui avaient rasé son village l’avaient enlevée pour la vendre aux arènes, après l’avoir vue se battre. Phaam y avait passé deux ans, avant que le père de Dana ne l’embauche en tant que garde du corps de sa fille.

« Ton père t’attend dans l’atrium », annonça Phaam d’une voix basse et veloutée.

Dana se retourna. Le visage triangulaire de la jeune femme ne dévoilait aucune émotion, comme à l’accoutumée, pourtant elle lisait dans son aura un mécontentement inhabituel. Si elle s’était trouvée sous sa forme féline, elle aurait fouetté l’air de sa queue.

« Si tôt ? À quel sujet ?

— Il te l’apprendra lui-même.

Sans doute ton prochain mariage », railla la voix désincarnée de Nada.

Dana esquissa une grimace, comme si elle avait mordu dans un fruit pourri. La plupart du temps elle s’efforçait de ne pas penser à sa prochaine union. Non que son promis fût répugnant. Au contraire, il s’agissait du jeune homme le plus courtisé de l’Empire. Son statut d’héritier impérial l’expliquait en partie, moins cependant que son charme naturel. Colian dépassait en taille la plupart de ses contemporains. Sa beauté éclipsait de loin celle des statues du palais, pourtant œuvres des plus grands sculpteurs. La rumeur prétendait qu’il lui suffisait de regarder une femme pour que celle-ci s’allonge dans son lit, consentante. Tel n’était pas le cas de Dana. Elle fréquentait depuis trop longtemps le jeune homme pour le considérer autrement que comme un camarade de jeu prétentieux. Néanmoins, pour des raisons bien différentes de celles de son père, obsédé par une alliance avec la famille régnante, elle tenait à cette union que sa jumelle désapprouvait de toutes ses forces.

« Laisse-moi le temps de me préparer, j’arrive. »

Elle enfila à la hâte une robe toute simple. Elle devrait de toute façon se changer avant l’après-midi. Ses boucles regimbèrent quand elle tenta de les discipliner en chignon. Elle les noua à la va-vite d’un ruban doré, passa de l’eau sur son visage, un peu de parfum dans son cou. Enfin, elle examina d’un œil critique son visage dans le miroir. Quelques taches de rousseur piquetaient ses joues, mais elle n’avait pas le temps de sortir la poudre. Au moins, elles étaient assorties au brun clair de ses yeux. Quant à ses lèvres, leur teinte d’un rose naturellement sombre la dispensait d’y appliquer ce rouge au goût ignoble. Lucendre s’accommoderait bien, en la convoquant à une heure aussi matinale, d’un léger négligé.

***

L’homme remplissait la moitié de l’atrium, pourtant l’un des plus vastes de la ville. Face à lui, même Colian aurait eu l’air d’un nain. Dana se sentit soudain très petite et regretta de n’avoir pas consacré davantage de temps à s’apprêter. À côté d’elle, Phaam carra les épaules dans une attitude de défi. Pour une fois, les poissons qui nageaient dans l’eau bleue du bassin la laissaient indifférente. Assis dans un siège de bois au pied de la statue du dieu Juste, le dos droit, les chevilles croisées, sa toge arrangée en plis impeccables, Lucendre affichait la même absence d’expression que l’homme de marbre qui le surmontait. Il ne vivait que par et pour la vie publique. Il n’avait jamais considéré ses filles autrement que comme une monnaie d’échange. D’une brève inclinaison de tête, il invita Dana à s’avancer et lui désigna le géant de la main.

« Bonjour, ma fille. Je te présente ton nouveau garde du corps. »

Inutile de déchiffrer l’aura de Phaam pour savoir qu’elle se raidissait sous l’insulte. Dana croisa les mains sur son ventre et compta jusqu’à sept avant d’ouvrir la bouche. Une sage précaution lorsqu’on s’adressait à Lucendre.

« En plus de Phaam ?

— Naturellement. Il te faut bien un garde du corps femelle pour te rendre aux bains. Cependant, après l’annonce de tes fiançailles, cet après-midi, je crains une recrudescence des attentats contre ta personne. Certaines familles n’apprécieront pas de se voir écartées. Tharq a dominé l’arène durant trois ans. Ni la force, ni le courage, ni la vigilance ne lui font défaut. Il veillera sur toi. »

La dernière phrase contenait un soupçon d’avertissement destiné à l’ancien gladiateur. Dana tourna son attention vers lui et faillit reculer d’un pas. L’aura de l’homme crépitait comme elle n’en avait jamais vu aucune le faire. Pas de doute, il s’agissait d’un écailleux. Mais de quel type ?

« Si tu veux mon avis, il n’est pas net, celui-là », commenta Nada.

Elle détailla les traits rudes, taillés à la serpe. Une large cicatrice barrait son visage de l’arcade sourcilière gauche à la mâchoire droite, déviant la base du nez, tordant les lèvres en un rictus. Le lot habituel des gladiateurs. Phaam en avait reçu son compte également, même si elle était parvenue à épargner son visage. Un lien de cuir retenait ses longs cheveux noirs sur sa nuque. Il arborait une musculature tout en finesse, à des lieues des masses de chair, vedettes ordinaires de l’arène. À se demander comment il avait pu tenir trois ans face à elles. Il devait y avoir autre chose, sans doute liée à ses origines surnaturelles. Mais quoi ? Ses prunelles limpides la fixaient sans émotion et les étincelles qui crépitaient dans son aura l’empêchaient d’y déchiffrer quoi que ce soit.

« Je comptais justement me rendre aux thermes, ce matin, annonça Dana. Ce sera une bonne occasion de commencer. »

Phaam souffla tout bas comme un chat mécontent. Lucendre retroussa le coin de sa lèvre supérieure. Il ne voyait aucun inconvénient à ce que son unique héritière fréquente les thermes, à l’instar de la bonne société surbiaine. Néanmoins, le choix de l’établissement habituellement retenu par celle-ci lui déplaisait.

« J’espère que tu ne comptes plus fréquenter le Récif une fois devenue la fiancée officielle du césar ? »

Dana conserva un silence prudent. Elle aurait préféré s’amputer d’une main plutôt que de renoncer au seul endroit où elle pouvait fréquenter ses amis et baisser un peu sa garde. D’ailleurs, de nombreux représentants de la bonne société venaient s’y encanailler, avec cette particularité qu’ils comptaient une bonne majorité d’écailleux.

« Passe pour ce matin, accorda Lucendre. Ce seront tes adieux à ta vie de jeune fille. Mais n’en oublie pas pour autant ton rendez-vous à la Villa.

— Je me présenterai à temps, père, ne vous inquiétez pas. »

Dana s’accorda une pause, le temps de se composer un sourire. Son regard glissa en direction du géant. Allié, ou espion ? Ne pas pouvoir déchiffrer son aura la perturbait. Son attitude raide montrait surtout qu’il redoutait la tâche qu’on lui confiait. Pourtant, de façon irrationnelle, elle avait envie de lui faire confiance. Elle s’inclina devant son père en ajoutant :

« Que peut-il m’arriver, avec deux gardes du corps d’élite ? »

Tous droits réservés. Anne Rossi et les Éditions Numeriklivres, 2013.

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Disponible également depuis les librairies en ligne suivante :

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