Les Écorchés par Anaïs Ortega Bartet – extrait

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Résumé : Un drame de la vie quotidienne, en apparence. Dans sa cuisine, avec un couteau à saigner, une femme poignarde son mari, et tient dans sa main un morceau de chair flasque : le sexe de l’époux déchu.  Puis toutes les voix des protagonistes de ce roman vont chacune à leur tour, et en alternance, se faire entendre. Raconter. L’horreur, pour Paloma, torturée, violée, humiliée pendant la terrible répression de la junte militaire en Argentine. La détermination, la froideur, l’absence de sentiment et la satisfaction du devoir accompli pour l’époux, militaire tortionnaire, aux états de service effrayants. Une sorte de monstre assermenté.  Et l’étonnement, l’incompréhension, le dégoût pour la femme tueuse. Le piège qui s’est refermé sur elle.  Peu à peu, au fur et à mesure des confessions de chacun, le puzzle se met en place.

***

I. Un monde englouti

Jusqu’à un certain âge, on entend souvent autour de soi : « tu as le temps, tu peux tout recommencer, tu as la vie devant toi ».

Moi, j’ai 45 ans et je viens de tuer mon mari.

Nous sommes le 6 janvier 2003. Je suis assise sur une chaise de la cuisine. Dans ma main droite, je tiens un gros couteau qui me sert généralement à émincer les légumes. Le choix de l’arme du crime n’est pas une décision facile. J’ai longtemps hésité entre un désosseur qui, comme son nom l’indique, permet aux bouchers d’enlever la chair autour des os et de découper à cru les volailles, car sa lame est courte et très rigide, ou un filet de sole, qui possède une lame fine, longue et souple et sert principalement à lever les filets des poissons. Celui-ci s’avère utile lorsqu’il s’agit de procéder à des tailles très délicates. J’ai finalement choisi une troisième option plus radicale, plus rassurante : un couteau à saigner. Dans ma main gauche, je tiens un bout de chair flasque, visqueuse, couverte de sang. Le sexe de mon époux. Je vois, à travers la fenêtre, les flocons tomber sur la neige qui a déjà recouvert le square en face de notre immeuble. Il n’y a pas de vent. Pas un souffle. Juste le silence, absolu et intense qui semble se dissoudre dans l’atmosphère. À présent j’ai trouvé la paix. Elle, qui m’a si souvent fait défaut ces dix dernières années, ou peut-être quinze, car l’enfer ne s’est pas fait en un jour.

Je me souviens de notre rencontre, un 24 décembre, une de ces périodes difficiles qui traversent régulièrement notre existence. Il avait une beauté froide et arrogante. Grand, bien bâti, les cheveux clairs, des yeux bleus en amande et des pommettes saillantes qui lui donnaient un charmant petit côté slave. Moi, je bossais comme vendeuse dans un grand magasin. Je n’aimais pas ce métier, mais je m’en contentais. Comme beaucoup de gens, les événements insignifiants du quotidien passaient sur ma vie comme un rouleau compresseur. Ce jour-là je croulais sous le travail, mais j’avais trouvé le temps de me laisser séduire.

Évidemment au début j’ai eu droit à la totale : les fleurs, les restaurants, les bijoux, les voyages surprise et puis j’ai emménagé chez lui, j’ai arrêté de travailler et là, c’est venu d’un coup et le pire c’est tout simplement que j’ai accepté, sans broncher. Avec le temps, j’ai fini par comprendre que ce n’était pas contre moi, qu’il n’aimait pas les femmes en général. D’ailleurs il les évitait. Lieutenant commandant dans l’armée de terre où elles ne sont que peu représentées, il a écrasé, rabaissé, humilié toutes les rares recrues de sexe féminin. Je le sais parce qu’à la maison il s’en vantait, cela lui procurait du plaisir, il en riait. Un pervers narcissique misogyne, mais je veux croire que malgré tout, il avait son propre combat à mener contre ses démons et que le passé venait régulièrement le tourmenter. Après de longues et insipides années de vie commune, j’ai découvert ses secrets. Quelque chose de terrible et d’insondable qui pesait probablement sur sa conscience comme une chape de plomb. Au fond, je pense que sa mort nous a libérés. Mais je vous rassure, je ne cherche pas à atténuer mon crime, votre pitié ne m’intéresse pas. Je rendrai des comptes à la justice en temps voulu. J’aimerais tout simplement vous raconter mon histoire.

II. Grandir vite

Je suis née à Brest. J’ai peu de souvenirs de cette ville. Ma mère est venue s’y installer par amour, elle l’a quittée pour les mêmes raisons. Elle se croyait romantique, elle était plutôt égoïste et je la soupçonne en réalité d’avoir toujours pensé que la compagnie d’un homme est nécessaire à la survie d’une femme. S’en suit une enfance ballottée à travers l’Europe à la recherche du bonheur promis. Pas de frères et sœurs et de longues heures passées seule, sur le siège arrière d’une voiture ou à courir les rues. À la maison c’était la débrouille. Quand j’avais sept ans, maman est tombée amoureuse d’un artiste catalan qui travaillait avec Antoni Muntadas. Nous nous sommes donc retrouvées à Cadaqués dans la province de Gérone, en Espagne. Les images qu’il me reste de ces années-là sont gravées dans ma mémoire et me viennent en vrac : la meilleure amie de ma mère, Laia, une prostituée du coin qui avait une fille de mon âge et qui venait tous les jeudis soirs. Elle portait parfois une tenue incroyable en lycra imprimé léopard et rentrait à la maison, la clope au bec, en chantant à tue-tête La chica ye-ye. Je l’adorais. C’est elle qui m’a appris la débrouille. Apparemment la norme ce n’était pas vraiment son truc. J’ai su bien plus tard qu’elle avait pour habitude de masturber sa fille lorsqu’elle était encore un nourrisson pour qu’elle s’arrête de pleurer.

Parfois je n’allais pas à l’école parce qu’il n’y avait tout simplement personne pour m’y amener. Ces jours-là, je me réveillais tard et je savais que Maman, elle, ne se lèverait peut-être pas. Sur la table basse du salon, il y avait toujours un cimetière de bouteilles vides qui témoignaient de la soirée précédente. Mais surtout, lorsque je revois les photos de cette époque, mon aspect sauvage, mes cheveux hirsutes derrière lesquels je semble me cacher, les vêtements sales et rapiécés, cet air de petite gitane, alors il me semble encore entendre la voix de nos voisins qui m’appelle tard dans la nuit pour que je rentre à la maison.

Mais ça, c’était avant. Après il y a eu Milan, Toulouse et Paris. Paris j’y suis restée. Cette fois c’est moi qui suis tombée amoureuse, de ses façades prétentieuses, mais qui cachent de petits appartements en zigzag, mal isolés, des passages secrets pleins de surprises exotiques, des quartiers nord où flottent des odeurs de tabac, de vin et d’amour consommable. Je me suis inscrite à la fac. J’ai choisi un peu au hasard des études d’espagnol, pourtant je ne voulais pas être professeur comme la majorité de ma classe, je trouvais le métier trop ingrat. J’allais peu en cours, mais je m’instruisais en faisant l’école buissonnière, comme avant : la débrouille, la tchatche et puis les garçons. Fascinants. Beaucoup de cris, quelques larmes et des découvertes quotidiennes. J’apprenais tardivement à me servir de ma propre machine. Ce qui fonctionne toujours ou presque, ce qui les émeut, ce qui les excite ou les ennuie. Et j’ai fini par être rodée. C’était toujours le même petit jeu, les mêmes petites moues. Il a aussi fallu chercher du travail. Avec des études inachevées, je ne pouvais pas vraiment prétendre à un métier prestigieux. Alors j’ai enchaîné les petits boulots : les gardes d’enfants, les cours particuliers. Pendant l’université d’abord, mais assez vite cela n’a pas été suffisant. Ma mère ne m’aidait plus financièrement. Je suis allée déposer mon CV dans une boîte, rue de Rivoli. Rapidement embauchée par un grand magasin de prêt-à-porter, on m’a licenciée au bout de quelques semaines prétextant mon insociabilité alors que j’étais toujours placée seule, dans les cabines d’essayage. J’ai rapidement compris que cela permettait au magasin de ne payer aucune indemnité de licenciement. Lors de mon second emploi j’ai donc redoublé d’efforts afin de me faire apprécier, c’est-à-dire que la partie la plus mesquine, calculatrice et hypocrite de ma personnalité soit mise en avant, sublimée par une attitude méprisante qui m’a valu le respect et surtout la crainte de mes collègues. Bien entendu, j’ai gardé cet emploi.

Tous droits réservés. Anaïs Ortega Bartet et Les Éditions Numeriklivres, 2013.

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