La dernière chance par Max Dufour – extrait

chance400

Résumé : Famille aisée. Parents absents. Enfant turbulent.  Michel n’est pas un enfant sage. Mais cela ne tire pas à conséquence, jusqu’au jour où… il finit par mordre la main qui le bat… Il a alors treize ans, il fugue et doit survivre.  Dans la rue, c’est la loi du plus fort qui s’instaure. Donc il faut être le plus fort et il va s’y employer… Mais il fera un mauvais choix en optant pour la facilité.  Quelques années plus tard, il a aimé, il a trahi, il a souffert, il a tué, mais il a compris bien des choses de la vie. Celle-ci ne semble malgré tout pas lui en vouloir et lui offre une ultime échappatoire.  Michel a gravi pas mal d’échelons sur l’échelle du crime, lui sera-t-il vraiment possible d’avoir une dernière chance ?

***

Six mai 1983. Un printemps un tantinet tardif. Il est dix heures du matin et le soleil déjà chaud fait miroiter les pierres blanches disposées le long des massifs fleuris. Le feuillage des grands arbres autour de la maison est d’un beau vert tendre et pour un peu, je l’entendrais bruisser doucement dans le presque silence. Les oiseaux s’égosillent et je les écoute s’engueuler au travers de la fenêtre fermée. Une vraie belle journée d’un vrai beau printemps.

Une trop belle journée pour crever. Vaut mieux que je m’y fasse ; je sortirai d’ici uniquement les pieds devant, j’en ai peur ! Il faut dire que j’ai un peu oublié de mentionner certains détails qui, disons-le, gâchent légèrement ce paysage idyllique. Par exemple les deux douzaines de bagnoles de flics qui font face (de loin, pas fous !) à la superbe baraque dans laquelle je me trouve et qui n’est pas à moi. Ah oui ! Il y a aussi les petits gars sympas, mais bougrement bien équipés du GIGN, là-bas, sous les pommiers, et dont les regards pointent directement sur la baie vitrée dans le coin de laquelle je suis dissimulé. Parce que l’élite est là ! Rien que pour moi ! Suis-je chanceux, n’est-ce pas ?

Évidemment, ils sont tous bien planqués. Des fois que le petit zouinzouin (moi) leur expédie à chacun (ils sont deux cents !) une baballe dans le ventricule gauche ! Il faut dire que je ne suis pas tout à fait désarmé. Il est vrai aussi qu’un pistolet-mitrailleur bien utilisé par un gars qui sait s’en servir (n’applaudissez pas, c’est encore moi !), ça en calme plus d’un, surtout quand ledit PM est accompagné des munitions appropriées pour soutenir un siège, car c’est déjà le troisième jour, et qu’il est rejoint par, dans l’ordre : deux Magnums 357, une demi-douzaine de grenades, dont deux au phosphore, une quinzaine de boîtes de balles volées à l’armurerie de Satory et clou du spectacle, un beau petit fusil tronçonné dans lequel je compte bien foutre mes fameuses cartouches bricolées et n’utiliser qu’en combat rapproché ! C’est sûr qu’ils pourraient avoir peur ! Parce que tout ça, c’est quand même pas là pour faire joli. Faut que ça serve, sinon ça va rouiller ! Mais n’allez pas croire tout ce que je dis. Quoique. Pour les armes, oui. Pour le fait que je sorte les pieds devant, oui aussi. Mais qu’ils aient peur de prendre du plomb dans le derrière, ça, non ! Enfin, peut-être un peu. Mais ils ont peur pour une chose, une seule. C’est que je leur casse leur beau petit chevalier d’industrie, celui qui est derrière moi. Un étage en dessous en fait. Pas juste que je l’abîme, pire ! Que je le zigouille ! Là, pour le coup, ils seraient tous dans la merde ! La belle grosse, celle qui colle et qui pue longtemps ! Y aurait de la dégradation dans l’air !

Parce qu’un gars riche, genre Marcel Dassault en plus jeune, Légion d’honneur, petit doigt en l’air et des « mon cher Président » plein la bouche (non pas celui-là, l’autre, le vrai, de la République… quoi !) ça coûte cher ! Très. Pis s’il est abîmé, ça prend des coupables ! Et pas n’importe lesquels. Des gros, des grands, des au moins à la taille de ce « saint homme que le destin nous a enlevé ». SNIFF ! Bouh ouh… Passez-moi un mouchoir ! Qu’on ne m’entende pas dire ce que je pense de ce « saint salopard magouilleur » que tout le monde serait bien content d’enterrer !

Bref, ils n’attaqueront pas. En tout cas pas tout de suite. Ils n’en ont pas assez marre. En plus, non content d’avoir le coq à ruban, j’ai aussi ramassé la poule et les poussins. Comme la baraque est équipée en bouffe et boissons pour un régiment pendant six mois, ils ont de la bile à se faire, la maison poulaga ! Il faut dire que ma réputation n’est pas trop bonne. Je suis censé avoir trucidé au bas mot une dizaine de gus. Pas aussi importants que l’actuel, mais des mecs vivants (avant) quand même !

C’est vrai, j’avoue, je ne suis pas exactement un saint et j’en ai vraiment envoyé deux ad patres. Manque de pot, c’était des condés en civil ! Ça, c’est tout moi ! Pris en souricière dans un recoin sans issue, lâché par deux valeureux coéquipiers qui auraient eu peur de leur ombre. J’aurais mieux fait de rester dans les bras de Morphée, ce jour-là ! Il faut dire que je m’attendais plus ou moins à me faire doubler sur ce casse-là. Quand j’ai vu les deux gonzes devant moi, j’ai défouraillé un peu vite et je les ai étendus raides. Ils auraient pu se nommer, gueuler « Police », remuer une oreille, quelque chose ! J’ai percuté que c’était des flics quand j’ai foncé au travers de la porte avec la camionnette. Ouh la ! La fiesta, mes aïeux ! En technicolor avec le son et tout et tout. La PJ au complet ! Comment je suis passé ?

Aujourd’hui, des années après, je ne le sais toujours pas. Ils m’ont filé le train à fond les manettes pendant cinquante bornes et ne me demandez pas comment, mais j’ai réussi à les semer dans Créteil. J’ai largué la bagnole dans un sous-sol pourri. Une vraie passoire ! Pour un peu, ma mère m’aurait reconnu à la couleur de mes godasses.

Enfin, j’m’en suis sorti, mais il a fait très très chaud ce soir-là. Pour les autres ? Légende urbaine. D’abord, ça aurait rendu service à nos braves policiers. Ils auraient appelé ça « règlement de compte dans la pègre » et ils auraient classé le dossier ! Parce que c’est vrai qu’il y en a deux autres qui ont eu chaud.

Le premier m’avait repéré à Pigalle, un soir de java, avec son ex-copine. Petit maquereau plus ou moins indic, il m’avait balancé aux flics contre une faveur et si je n’avais pas été méfiant, je me serais fait poisser. Évidemment, tout finit toujours par se savoir et l’idiot en question s’était vanté de son exploit. Avec un de mes potes, on l’avait accroché, histoire de l’emmener faire un tour à la campagne et on lui avait d’abord administré une raclée durant laquelle il avait vomi : 1) toutes ses dents, 2) tout son honneur et là, y en avait pas beaucoup… puis on l’avait amené sur le bord de l’Oise, petite rivière sympathique au demeurant, avec la ferme intention de le lester un peu et de le flanquer dedans. Sauf que l’adrénaline l’avait tellement dopé qu’avant qu’on ait eu le temps de lui coller des poids aux pieds, il avait sauté par-dessus la barrière et avait été emporté par le courant. Comme je l’ai su un peu plus tard, il avait réussi à s’en sortir (y a de la veine pour la canaille !) et avait raconté sa petite histoire aux poulets. Chose curieuse, il avait complètement disparu par la suite. De là à croire qu’un autre mécontent en avait profité pour l’expédier dans l’autre monde à mes frais ! Bref, j’avais une accusation de tentative de meurtre de plus sur les endosses, ce dont je me foutais éperdument.

Quant à l’autre, quelques semaines plus tard, cela avait été effectivement un règlement de comptes où j’avais porté le chapeau par obligation puisque plus de témoins vivants de ce petit « OK Corral ».

Pour faire un résumé rapide, en échappant par miracle aux flics, à Créteil, j’étais sûr d’avoir été donné. J’appris un peu plus tard que ce n’était pas tout à fait vrai, en tout cas pas directement.

Par contre, j’avais vraiment été doublé sur ce coup par un collègue, le gros Stéphane de Metz, descendu sur Paris pour l’occasion. Affaire juteuse que j’avais préparée minutieusement depuis longtemps, de surcroît dû à l’absence quasi totale de surveillance de l’entrepôt à détrousser. Le genre de casse trop beau pour être vrai !

Si j’avais agi intelligemment avec seulement deux comparses, le gros Stéphane, lui, avait monté son braquage avec une cavalerie trop nombreuse et comme c’est souvent le cas, il y avait eu fuite. Les poulets avaient été mis au parfum. Ce n’était pas moi qu’ils attendaient, mais bel et bien les zozos de l’autre bande. Heureusement pour eux, leur minutage, légèrement différent du mien, leur avait sauvé la mise ! Grâce au Gros, je me retrouvais quand même avec deux meurtres de flics sur le dos, d’où ma fureur et la bagarre à coup de flingues qui a suivi.

J’avais envoyé un message à Metz et j’avais convoqué Stéphane à une « discussion » entre ennemis. On s’était retrouvé au Parnasse, un petit troquet près de Barbès et on avait discuté à bâtons rompus des évènements foireux où je m’étais fait canarder. Comme il est pas trop du genre à faire des excuses, le ton a monté, je sais très bien ce qu’il a pas aimé : c’est mon allusion aux préférences sexuelles de sa mère ! Il est devenu tout rouge, ses petits yeux porcins se sont plissés et il a aboyé :

— Casse-toi, vite fait ! Pis marche plus JAMAIS sur le même trottoir que moi ou t’es mort !

Voyant que je ne bougeais pas, il s’est levé en soufflant et a pris la tangente. Je vous jure que, dans le bar, on aurait entendu voler une mouche, même avec un silencieux ! Jo, le patron, avait la main sous le comptoir et j’aurais juré que son pétard était chargé à bloc.

Je levai la main en signe d’apaisement.

— C’est bon, Jo, je m’en vais, c’est OK.

— Tu sais qu’il est pas tout seul ? Mado a repéré deux de ses gars, un sous le porche d’en face et l’autre dans une bagnole grise un peu plus haut à gauche.

— Merci du tuyau, je m’en doutais. Claude et Marc m’attendent dans la bagnole. Ça devrait bien se passer, salut !

— Salut, mais la prochaine fois que tu files un rancard, tu peux changer de crémerie ? C’est pas que je t’aime pas, mais… euh… les cadavres, ça fait désordre pis ça attire les keufs.

— C’est d’accord, à plus.

Je m’attendais à me faire poivrer en sortant, j’avais donc opté pour les chiottes, fenêtre extérieure, puis retour par le couloir de l’immeuble mitoyen, ce qui m’amenait un peu en arrière de leur charrette et donc me mettait à l’abri de mauvaises surprises.

En fait, personne ne m’attendait et y avait pas plus de voiture grise que de beurre dans la poêle. Claude me fit un appel de phares, décolla du trottoir et s’arrêta près de moi.

— Ben quoi ? T’as des frayeurs de gonzesse ? Marc aurait sauté dans le resto s’il y avait eu un problème, t’as pas confiance ? Ou tu nous prends pour des rigolos ?

— Oh, ta gueule ! Tu m’excuses, mais j’ai peut-être quelques bonnes raisons de me méfier, non ?

Il grommela un « mouais » peu convaincu et démarra.

Quant à Marc, plus brillant par les muscles que par la tête, il mâchouillait son cigare, vautré sur le siège arrière et ne releva même pas le nez. Nous roulions tranquillement sur les Maréchaux lorsque Claude me fila un coup de coude.

— Vise un peu, deux caisses en arrière à droite, on nous file le train, la Citroën pas de lumières…

Baissant le pare-soleil, je regardai dans le miroir de courtoisie, effectivement, quelqu’un (Stéphane ?) nous suivait.

— Hum… pas trop discrète, la filoche. Enquille le périph », on file à Ville-d’Avray.

En maestro du volant, Claude nous fit franchir les quelque trente kilomètres en un quart d’heure. Je ne songeai pas à le lui reprocher. Même, et surtout, si on vit dans la zone gris noir qui sépare les bonnes gens des hors-la-loi, on respecte le Code de la route. Malgré ses chevaux-vapeur, notre Renault 30 n’arrivait pas à distancer la DS probablement gonflée qui nous collait aux basques. Nous traversâmes Boulogne et Saint-Cloud à une vitesse folle, dans un fracas de freins, de boîte de vitesses malmenée et de crissements de pneus.

— Tu repasseras pour la discrétion !

Claude rigolait doucement, je le sentais concentré sur sa conduite.

— Quand est-ce que Renault va améliorer la tenue de route de ses bagnoles ? Va falloir aller causer dans le casque aux charlots en blouses blanches du bureau d’études !

À cause de la méconnaissance des lieux de nos suiveurs et grâce au fait que ça monte raide, sur la colline de St-Cloud, nous prîmes juste assez d’avance pour les semer un peu avant Ville-d’Avray. Claude coupa les lumières et glissa furtivement la voiture sur la petite route qui mène aux étangs. Lieu charmant où les honnêtes citoyens pêchent et se baignent les beaux dimanches d’été.

Tous droits réservés. Max Dufour et les Éditions Numeriklivres, 2013.

PROMO JUSQU’AU 30 NOVEMBRE 2013 : 1.99€ au lieu de 4.99€

Capture d’écran 2013-10-16 à 07.17.47

Disponible également depuis les librairies en ligne suivantes

NosLibrairies

Une réflexion sur “La dernière chance par Max Dufour – extrait

  1. Pingback: La dernière chance par Max Dufour | NUMERIKLIVRES

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s