Harcèlement par Jean-Baptiste Ferrero – extrait

harcelement

Résumé : Quand on n’aime pas les marrons, les feuilles mortes et que colchique dans les prés vous file des envies de buter tout ce qui bouge, l’automne devient une saison un peu problématique.  Quand, par ailleurs, vous vous appelez Thomas Fiera, que vous êtes un aspirateur à emmerdes, un aimant à embrouilles, un paratonnerre à engastes, vous avez le choix entre vivre à la cave entouré de grigri et de sacs de sable ou bien braver les événements sans vous départir de votre flegme, armé d’un humour un peu grinçant et d’un gros calibre chargé de balles à têtes creuses.
Aussi, quand un DRH aussi franc qu’un âne qui recule demande à Thomas Fiera d’enquêter sur un cadre qu’il soupçonne de harcèlement envers un collaborateur, il va accepter tout en flairant les ennuis.

***

C’était au mois de novembre, je crois. Une de ces journées pouacres et glimoreuses où l’on se dit en contemplant les vitres embuées de grisaille qu’il est peut-être temps d’avoir un accident en se rasant. Bonnot, le chat chez qui je loge, m’avait cassé les noix sans discontinuer. Maussade et – c’est un comble – d’une humeur de chien, ce putain de greffier n’avait cessé de m’asticoter les nerfs et le conduit auditif en chouinant à qui mieux mieux.

Je commençais sérieusement à envisager de me fabriquer un calbute en peau de chat quand on toqua à mon huis avec un enthousiasme évoquant une descente de la Gestapo. M’étant répandu pour aller ouvrir, je me trouvai confronté à un petit homme nerveux dont les yeux marquaient onze heures un quart et qui en dépit d’un gabarit de crevette anémiée irradiait une énergie peu commune. Un vrai petit Tchernobyl portatif, ce gars-là !

Après les salamalecs d’usage, j’appris qu’il était DRH dans une banque de la région et que je lui avais été recommandé par un de mes anciens clients. Je n’eus pas à me creuser longtemps pour identifier la source de cette recommandation dans la mesure où la liste de ceux disposés à me recommander tiendrait largement dans le cache-sexe d’un eunuque lilliputien. Ce n’est pas que je sois un mauvais enquêteur. Bien au contraire ! C’est plutôt qu’en fouillant dans leurs latrines, j’exhume souvent des souvenirs encore fumants dont ils se passeraient bien.

C’est la vie.

C’est la mienne en tout cas.

Bref.

L’affaire était la suivante : un salarié de leur réseau menaçait de porter plainte pour harcèlement contre son directeur d’agence qu’il accusait de lui faire subir mille et une avanies et humiliations. Le salarié en question semblait être un jeune homme plein d’avenir, ce qui dans le jargon bancaire ne pouvait signifier que deux choses : qu’il possédait une langue sinueuse apte à s’insérer dans l’entre-fesse de sa hiérarchie ou qu’il était un vendeur fou capable de fourguer une citerne de vaseline à un proctologue en préretraite.

La seconde hypothèse était la bonne : le jeune homme explosait ses objectifs commerciaux et d’aucuns y voyaient une possible source de jalousie de son manager. Je me dis in petto que ce qui choquait vraiment mon nouvel ami, la gambas radioactive, n’était pas que l’on harcelât un salarié, mais qu’on le fît pour rien, puisque ses résultats étaient déjà au taquet.

Quant au manager incriminé, il présentait une longue carrière de grognard loyal et sérieux quoique sans brio. De l’avis général, c’était plutôt un gros père un peu lourdingue dont la gourmette king size, les blagues vaseuses et les costards à-chier-contre trahissaient le besogneux ayant fait ses premières armes dans le porte-à-porte. Au final, un bon con que l’on pouvait imaginer jaloux d’un jeune loup, mais que l’on voyait mal dans le rôle d’un pervers narcissique au cœur froid.

Sauf que…

Sauf que quinze ans auparavant, ce même manager avait eu le triste privilège en ouvrant son agence de bonne heure, un mercredi matin, de trouver un de ses collaborateurs pendu au beau milieu du hall d’accueil. Il avait lui-même décroché le macchabée déjà froid, gagnant pour le même prix une vue imprenable sur sa belle langue noirâtre et son froc raidi de pisse et de merde séchée.

Il eut un peu de mal à s’en remettre.

Le collaborateur était un divorcé dépressif doublé d’un commercial incompétent. On étouffa l’affaire et on passa à autre chose.

Mais cette menace de plainte changeait la donne.

— Vous comprenez, couina le DRH, nous n’avons jamais pensé, à l’époque, que le directeur d’agence ait pu avoir la moindre responsabilité dans le suicide de son collaborateur. Mais maintenant, on peut se demander. Il n’y a pas de fumée sans feu comme on dit. Cela crée un genre de jurisprudence. Vous comprenez ?

Avec des yeux humides de cocker sous-alimenté, il quémandait mon assentiment. Je m’attendais presque à l’entendre pousser de petits jappements plaintifs.

— Je comprends surtout que vous êtes en train de le lâcher. C’est sûr qu’entre un jeune loup et un vieux cheval, vous faites le bon choix.

— Mais pas du tout pasdutout padutoudutoudutou ! s’enflamma le cocker. Qu’allez-vous chercher là ? Nous avons notre éthique !

Les banquiers ? Une éthique ? Voilà qui était nouveau et original. L’éthique à niquer le mac sans doute. On était bien loin d’Aristote en tout cas.

— Alors vous voulez quoi ? Qu’est-ce que vous attendez de moi ?

— Et bien la vérité bien sûr !

Si ce genre de gars voyait la jeune et jolie vérité sortir nue et grelottante de son puits, sûr qu’il l’enverrait à Tanger, Beyrouth ou Vladivostok pour parfaire sa maîtrise des langues étrangères.

Bref.

Je lui exposai mes tarifs – largement majorés pour cause de sale gueule – qu’il accepta avec le même entrain qu’une cuillère d’huile de ricin et je le reconduisis jusqu’à mon huis en évitant de le toucher. Non pas qu’il me dégoûtât à ce point-là – quoique… –, mais plus simplement parce que Bonnot ayant abondamment compissé son cartable sans qu’il s’en aperçoive, je ne tenais pas à me faire parfumer au troufignard de matou.

Cette affaire non plus ne sentait pas la rose et pour être honnête, je ne l’avais acceptée que pour tenter de ranimer mon compte en banque qui présentait tous les symptômes d’un coma dépassé. Mais pour autant, Joe la Crevette ne devait pas s’attendre à ce que je rentre dans son jeu truqué. Il voulait la vérité ? Et bien il l’aurait et grand bien lui fasse !

La journée n’étant pas trop avancée, je décidai d’affronter l’immonde crachin automnal et de me rendre à l’agence bancaire où sévissait notre présumé harceleur. Pour ce faire je me vêtis de mon plus beau costume, acheté en Angleterre, à Savile Row, en vue de ce genre d’événement. Bien que se croyant plus malins que tout le monde – ce qui à vrai dire ne représente pas un grand exploit – les banquiers sont en réalité des crânes de piaf carburant aux clichés et aux préjugés les plus éculés. En dépit de dizaines d’heures passées en formation psycho comportementale, tous ces braves gens persistent à croire que l’habit fait le moine et que des chaussures bien cirées sont la garantie d’une âme sans tache.

C’est donc sapé comme un Lord et dûment équipé d’une superbe serviette en cuir que je pointai mon museau dans l’agence qui perchait place Gambetta, à quelques pas du Père-Lachaise.

Miracle de l’apparence, j’eus le droit au traitement VIP : attente minimale, sourire de la guichetière, expresso dans de la porcelaine et accès direct au burlingue du directeur. Socrate avait raison : nous vivons définitivement sous le règne de l’opinion et des apparences. On peut le déplorer, mais en l’occurrence, cela m’arrangeait plutôt. Il est bien gentil le père Socrate, mais c’est pas lui qui devait gagner sa vie dans l’univers des entreprises. Socrate, son truc, c’était d’écrire des dialogues rigolos et de tripoter les grelots d’Alcibiade. Sacrée nuance !

Bref.

Tous droits réservés. Jean-Baptiste Ferrero et les Éditions Numeriklivres, 2013.

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