D’un homme à l’autre par Sophie Moulay – extrait

D'un homme à l'autre

Résumé : Un aime chasser avec sa meute et savoure, nuit après nuit, chaque instant de sa nouvelle vie. Une vie que seuls ses rêves viennent ternir, car, avant la Grande Épidémie, Un portait encore un costume-cravate et se pressait chaque matin dans le RER. Comment résister à ces nouvelles sensations de liberté et surtout comment résister au tout dernier être humain, l’astronaute que le vaisseau Soyouz lui a servi sur un plateau ?
Pour Martin, qui croit encore en l’existence de survivants, la traque commence. Il fuit le jour, se terre la nuit. Qui est l’animal ?
Cette poursuite générera les premiers conflits au sein de la meute et amènera Un à se poser LA question : est-il si différent de son gibier ?

EXTRAIT

Tapi derrière un bosquet de cornouillers sanguins, Un s’emplit les narines de l’odeur musquée de la biche. Une petite pousse lui chatouille le mollet. Il repousse cette distraction, concentré sur l’animal qui broute des feuilles de lierre, de l’autre côté de sa cachette. La biche cueille délicatement sa nourriture ; elle tire d’un léger mouvement du cou lorsque les feuilles rechignent à se détacher, les froisse entre ses dents pour en libérer la saveur douceâtre. Le crépuscule mouchette de sang son pelage brun roux, dessine des blessures fluctuantes sur son arrière-train, assorties aux feuilles vermeilles derrière lesquelles Un se cache. Il est fasciné, en oublie l’herbacée qui le caresse, il prend le temps d’admirer l’animal avant le plaisir intense de la chasse. L’accalmie avant la tempête.

Le vent lui rebrousse amoureusement les poils du visage et lui apporte un patchwork d’odeurs à déchiffrer. Même silencieuse, la forêt frissonne de mille bruits : des feuilles qui murmurent, une tige qui se casse, une galopade dans le tapis végétal. Perché sur une branche, un bouvreuil lance ses trilles mélodieux et brode sur un rythme entraînant, à contretemps avec les mastications régulières de la biche.

Il est temps. Un répartit son poids sur sa jambe droite, prêt à bondir. L’oiseau surprend son mouvement. Il cesse son chant. La biche redresse les oreilles, ses muscles crispés dans un prélude à la fuite qui l’emportera tout à l’heure dans un crescendo tourbillonnant jusqu’à sa conclusion brutale.

À l’instant même où l’animal se détend et reprend sa mastication, Un se redresse en hurlant. Son cri de défi inarticulé s’adresse à tous les occupants de la forêt. Aussitôt, la biche s’élance dans la direction opposée, si vite que ses pattes décrivent un motif flou. En un clin d’œil, elle est hors de portée. Un entame cependant la poursuite.

Un traverse les cornouillers sanguins sans se soucier des fruits noirs qu’il écrase au passage. Ses pieds attaquent les feuilles mortes de l’année précédente, arrachent le lierre rampant, font voler des aiguilles de pin. En quelques secondes, les sons ne lui parviennent plus que par des vibrations assourdies, couvertes par le rugissement du sang qui déferle dans ses oreilles. Il perd du terrain, les branches basses le fouettent. Un se baisse pour les éviter, il gagne de la vitesse. Ses poumons le brûlent, l’air s’engouffre dans ses poils, s’enroule autour de ses bras qui battent la mesure. Un sent vivre chaque parcelle de son corps. Il ne connaît pas de meilleur moment, rien qui puisse rivaliser avec cette déferlante d’adrénaline dans son organisme.

Deux nouvelles silhouettes accompagnent désormais la biche, la maintiennent dans un couloir qui l’emmène vers l’ouest. L’animal accélère encore, cherche à s’échapper. Deux est sur la droite, trapu, massif, il se fond dans la forêt avec son pelage brun rayé de rouille. Vif est à gauche, tout en finesse, ses poils dorés miment les jeux de la lumière dans la forêt. Dès que la biche fait mine d’incurver sa course, un cri rauque la ramène dans le droit chemin.

À l’arrière, Un savoure l’ultime échappée de sa proie, déjà morte. Il a trouvé son rythme, maintenant, il bat la forêt à coups de longues foulées souples. Ses orteils s’enfoncent dans la terre meuble des sentiers traversés. Il bondit par-dessus les troncs abattus. La biche a compris, elle laisse dans son sillage une odeur de peur. La mise à mort est proche. Un retrousse ses lèvres. Ses dents pointues luisent au milieu d’un visage dépourvu de poils, à l’exception de la collerette grise qui lui enserre le cou et remonte sous ses joues pour rejoindre les poils plus longs sur l’arrière de la tête.

Avec une harmonie parfaite, Larbin et Fauve, la femelle de Deux, surgissent devant l’animal. La biche épuisée oblique sur la droite. Deux est déjà là pour la contenir. La proie vire encore, toujours repoussée par un bipède vociférant. Prisonnière d’un cercle de prédateurs qui se resserre, elle décrit une spirale où s’inscrit la défaite.

Tache grise indistincte dans l’obscurité qui envahit le sous-bois, Un renverse la biche d’un bond. Elle agite faiblement les pattes. En vain. Son assaillant est trop lourd, elle n’en peut plus, elle a perdu et le sait. Elle se débat à peine lorsque les dents de Un déchirent sa gorge. Le sang chaud tient toutes ses promesses, son odeur cuivrée l’enivre, son goût salé lui pique la langue.

Quand il se redresse, les quatre autres se jettent sur la proie, grognent, se poussent pour lamper une précieuse gorgée. Une fois la source tarie, Un les laisse infliger au cadavre des morsures de victoire, superficielles. Il les arrêtera un peu plus tard, quand l’ivresse de la chasse sera retombée. Pour l’instant, il goûte la brûlante sensation de son estomac gonflé de sang, il étale sur son pelage les dernières gouttes, noires dans la pénombre environnante, et en hume les fragrances qui s’évanouissent.

La traque est terminée, il s’en désintéresse. Il a rempli son rôle, il est Un, le dominant de sa harde de mutés.

***

Les rouges-gorges s’interpellaient, entremêlaient leurs voix et rivalisaient d’inventivité pour écrire un concerto automnal. Sans doute Martin aurait-il dû ressentir de l’émerveillement, voire de la fierté à en être le seul auditeur. Peut-être qu’un an auparavant, il aurait savouré ce moment, l’aurait gravé dans sa mémoire comme l’une de ces pépites dont on se souvient toute sa vie. Aujourd’hui, il se contenta de grommeler et se retourna dans son sac de couchage. Plus il essayait de faire abstraction du chant des oiseaux, plus celui-ci s’insinuait dans sa conscience et l’éloignait des rives du sommeil.

— Ce n’est pas vrai ! Ils font plus de bruit qu’un Airbus au décollage !

Le silence. C’était la chose à laquelle Martin avait le plus de mal à s’habituer. Pas le silence absolu, non, le silence humain. Pas de vrombissements de moto, pas de ronronnements de voiture et surtout, pas d’interlocuteurs. Parfois, la nuit, il rêvait de villes peuplées, de langages compréhensibles ou juste des bruits rassurants de la civilisation.

Au début, il avait trouvé magnifique d’écouter la nature, la caresse paresseuse du vent dans les herbes ou son sifflement colérique dans les structures métalliques, les accords sans cesse renouvelés de la pluie estivale, courte et intense, et même les cris d’animaux dits sauvages. Très vite, cependant, tout ceci lui avait porté sur les nerfs et lui rappelait sans cesse dans quel désert il vivait désormais. Lui, des animaux et les mutés.

Martin quitta la tiédeur de son sac de couchage, il avait envie d’uriner. Il attrapa son précieux fusil dont les balles commençaient à s’amenuiser. Il aurait fallu qu’il déniche une armurerie. Mais où ? C’était plutôt cocasse : on avait traqué les annuaires papier, trop volumineux, leur préférant une version numérique. Aujourd’hui, il avait mille peines à mettre la main sur l’un d’entre eux et, lorsqu’il y parvenait, après avoir mis à sac plusieurs maisons, c’était pour s’apercevoir qu’il ne comprenait pas un traître mot de ce qui était écrit. Hier, alphabet cyrillique, aujourd’hui, allemand. Dieu merci, la France était toute proche !

Dans une cuisine suréquipée et complètement obsolète sans électricité, il s’ouvrit une boîte de petits pois qu’il mangea froids, comme toujours. Son passage sur l’ISS l’avait habitué à bien pire, entre les repas lyophilisés au goût aseptisé et les compotes à la paille. Les petits pois froids, à côté, c’était du gâteau. Son pitoyable jeu de mots lui arracha un ricanement qui se mua en quinte de toux lorsque l’un de ces foutus petits pois se coinça dans sa gorge.

Après son déjeuner, Martin fit un brin de toilette. Muni d’une bouteille en plastique, il gagna la salle de bains de sa maison actuelle et se passa un peu d’eau sur la figure. Le miroir lui renvoya en pleine face, sans prendre de gants, l’image d’un homme à la barbe hirsute, aux cheveux gras et à l’œil vide. Avant toute cette histoire, Martin était un homme équilibré, sur le plan mental comme sur le plan physique. Il jouait au tennis, faisait un footing par semaine ainsi que quelques galipettes avec son ex-femme, dînait régulièrement avec des amis. Neuf mois sur l’ISS suivis de ce cauchemar l’avaient raviné, desséché de l’intérieur. Il avait perdu du poids. En cause, sa pratique intensive du vélo, son seul moyen de locomotion, et des repas si insipides qu’ils lui coupaient l’appétit. Et bien sûr, son extrême solitude qui confinait à la folie.

— Quel psychiatre aurait pu diagnostiquer un déficit d’êtres humains ?

Voilà qu’il se remettait à parler tout seul !

— Il est temps, dit-il en écrasant un pou trop aventureux.

Il avait beau faire, il ne parvenait pas à se débarrasser de cette vermine. Il aurait fallu qu’il se lave davantage. Les poux proliféraient. Les mutés aussi.

Dehors, il faisait beau. Seuls quelques nuages à l’ouest annonçaient la pluie pour la fin de la matinée. À l’apparition de Martin, les rouges-gorges se turent, le temps d’étudier l’intrus et de décider qu’un homme seul était somme toute inoffensif. Puis ils reprirent leur chant à gorge déployée. Il y décela une note narquoise. Même les oiseaux se fichaient de lui !

— Charmant, ronchonna-t-il.

Il enroula sa barrière de casseroles, alarme rudimentaire, écrasa sous ses grosses chaussures les tessons de verre qu’il avait répandus la veille, avant d’aller se coucher.

Ce soir, il recommencerait. Cent kilomètres plus loin. Cent kilomètres plus proche de son but.

Tous droits réservés, Sophie Moulay et Les Éditions Numeriklivres, 2013

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