D’or, de sang et de soie, tome 1 par Christine Machureau – extrait

D'or, de sang et de soie, tome 1

Résumé : Attila a subi une terrible défaite aux Champs Catalauniques. Après la campagne d’Italie qui ne fut pas exactement un succès, l’Étoile pâlit si fort que cela sent la fin. Depuis Rome, et tout le long du chemin de retour en Pannonie, ce chef incontesté a des maux de tête. Sa dernière nuit d’amour sera tragique…
Avec qui l’a-t-il partagée ? Une princesse khazar, Orca, venue de l’embouchure de la Volga, à l’est. Son oncle a assassiné son père Ardeshir et, pour prix de la paix avec Attila, lui donne sa nièce pour épouse.
Va-t-elle accompagner le grand Khan dans ses funérailles ? Va-t-elle sauver sa peau ? Elle fera mieux. Pétrie de culture persane et grecque, plongée dans une société brutale et nomade, elle va devoir s’adapter. Dans ses veines coule le sang des rois, et, reine, elle le deviendra. Mais à quel prix ? Combien d’années à errer dans les steppes ?
Que devra-t-elle sacrifier ? Ses amours ? Sa fille ? Son fils ? Quel est le prix d’une horde de cinq mille âmes ? Comment fera-t-elle pour créer l’Orkastan, un royaume entre Khazarie et Bactriane ? Retrouvera-t-elle son frère Ormuz ?

Une reine guerrière vit par le fer et meurt par le fer. Que deviendra son royaume ? Son fils a sept ans et sa fille Gegheen Tsets, Lumière de la Sagesse, est une chamane réputée. C’est par la destinée de cette dernière que luiront encore quelques parcelles du sang d’Attila, Kaghan de tous les Khans.

***

La houle sanguinaire déroula ses flots de feu, parmi les hurlements de rage et de douleur, jusqu’aux pieds des murailles de Troyes. La nuit n’apporta pas de répit à cette formidable bataille, comme la Terre en avait rarement vu. Les combattants continuaient à s’égorger dans l’ombre. On en discuterait encore des siècles durant.

Un garde venait d’apprendre la nouvelle de la mort du roi à Attila qui ressassait le cheminement de sa première défaite. La nuit, anormalement chaude, charriait l’effluve des sanies que laissait échapper la mort rampante. Depuis le matin, Aetius et ses amis francs et wisigoths le chassaient. Entouré maintenant de sa cohorte d’estafettes qui portaient les paroles du chef, le roi des Huns, collé à sa monture, lançait des commandements brefs à la lumière des torches graisseuses. L’homme, râblé, couvert de cuir et de fer, les cuisses nues sous une jupe de peau de chèvre, montrait une chair brunie et musculeuse. Large d’épaules, il ponctuait ses directives d’un grand geste du bras armé d’une épée, très longue et très tranchante. L’arc en travers du dos ne servait plus. Le combat mollement s’étouffait dans un corps à corps aveugle. L’ordre de repli parviendrait aux Germains, aux Slaves, fidèles alliés des Huns. Cette journée avait été la plus mauvaise de toute son existence.

Les omoplates de loup avaient parlé. Son chaman lui avait dit : « Attila sera vaincu, mais son ennemi mourra ». Il avait tant espéré la mort du général romain Aetius… Le seul qui s’élevait toujours entre Rome et lui. Sa mort valait bien une défaite. Mais c’est le roi wisigoth, Théodoric, qui perdait la vie. Aetius était là et ne renonçait pas. Le Hun avait pourtant attendu la deuxième heure  pour engager le combat, comptant sur la nuit pour s’esquiver. Mais l’on s’égorgeait encore dans le noir, à tâtons, dans la rage et l’infortune.

Attila s’était mis au centre de son dispositif pour rompre le front adverse, et avait disposé Ostrogoths et Gépides à sa droite et à sa gauche. Aetius avait fait le contraire. Au centre, ses alliés, et lui, sur la gauche. Il avait amorcé un mouvement tournant, le déportant rapidement sur la colline dominant le champ de bataille.

Alors, Attila avait fait donner ses archers et les milliers de flèches s’abattant sur les Wisigoths avaient déclenché hargne et haine. Hâtivement, les Huns avaient dû se retrancher à l’abri du grand cercle des chariots. Attila vit le piège et joua son va-tout. Bien en vue de ses alliés, calmement, dans un superbe moment théâtral dont il avait le secret, l’effrayant visage jaune, strié de cicatrices, se figea dans l’abnégation. La voix rude, au rythme haché, ordonna un feu dans l’amoncellement des selles des chevaux morts et décréta que l’assaut final le verrait se jeter dedans, dans un élan sacrificiel ! C’est à ce moment-là que Théodoric, dans la fièvre d’une victoire à portée de mains, se précipitant sur les chariots, négligea sa protection et qu’un Gépide lui trancha proprement la tête. La nuit venait de tomber quand Aetius, cherchant Attila, s’égara dans l’ombre et ne retrouva les siens qu’au petit matin !

Attila, le bonnet de cuir et de fourrure enfoncé jusqu’aux yeux sombres et fendus, ruisselant de sueur, la bouche mince, ouverte sur des dents limées en biseaux, reniflait la défaite. Il ne fallait pas tout perdre. Se replier, s’éloigner d’un corps à corps qui ne valait rien à ses troupes. Il était ravalé au rang des mortels. Il n’était plus le Dieu de la guerre. Mais que faisait Aetius le Romain ? Le jour venait de se lever et la brume irisée se dissipait. La grosse tête d’Attila se tendait sur son cou épais… Le camp adverse, dégarni, lui tournait le dos ! Alors, c’était maintenant que le combat se rompait ! Il fallait se frayer un chemin dans les monceaux de cadavres, entassés parfois sur des blessés qui gémissaient encore. Les troupes hunniques glissaient dans un silence spectral. Troyes barrait la plaine de ses remparts de bois.

Sur un très large front, les hordes refluent vers le Rhin. Le roi des Huns, toujours planté sur son petit cheval est devant. Le vent de l’horreur couvre la Gaule du frisson de la terreur. Et là, éclairée en contre-jour par un rayon de soleil, à pied, sans garde, une silhouette magistrale s’avance face à l’énorme flot. Deux Huns s’élancent vers elle et, soulevant l’homme par les bras entre les flancs des chevaux, reviennent au galop vers Attila et le lâchent devant les sabots de son cheval. Ogénèse, éminence grise et grecque du Roi, se penche à l’oreille d’Attila.

— Relève-toi grand homme.

Loup, évêque de Troyes, a enfilé toute la panoplie de son rang. Scapulaire, mitre, crosse d’olivier cerclée d’argent et, en guise de pectoral, une grande croix d’or incrustée de grenats. C’est son armure. Le saint homme a les cheveux longs et gris, un visage émacié. Il fixe sans peur le barbare échappé du fond de la steppe. Loup est venu pour mourir, en place et lieu des Tricastins. Alors, la crainte s’en est allée. Sa vie exemplaire s’achèvera là, dans le sacrifice d’une existence entièrement consacrée à son Dieu. Il a tant rêvé de cette rencontre. Loup exulte dans cet instant historique qui n’est qu’à lui. À ce moment-là, c’est lui qui souffle le vent de l’Histoire. Il va tout se permettre.

— Roi des Huns ! Entends la parole de Dieu ! Tu ne tueras point ! Épargne la ville de Troyes et ses habitants, je t’en conjure ! Après cette terrible journée, pose un geste de bonté et passe sans dol pour nos réfugiés !

Attila gratte sa mince barbe en écoutant Ogénèse lui traduire le discours de cet arrogant. Ce vieillard qui brandit une croix sur sa route… Cela sent la magie. Car le Roi est superstitieux. Il n’honore pas les Dieux, mais les braver ? Ce n’est pas sérieux… On ne sait jamais ! Les troupes sont épuisées. Les épaules voutées et le souffle court, les guerriers baissent la tête. Il épargnera Troyes, mais puisque le bonhomme semble important, il le gardera comme otage jusqu’au Rhin. Si Aetius avait des velléités de poursuite, Loup en ferait les frais. Qu’on se le dise ! Loup, enchaîné, traversera sa ville, au centre de l’avant-garde.

Tous droits réservés, Christine Machureau et les Éditions Numeriklivres, 2013.

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