Autobiodégradable par Charlotte Charpot – extrait

Autobiodégradable

Résumé : Oserez-vous entrer dans Le Cube ?
Vous êtes Chantal. Vous avez fait de hautes études. Vous managez un Call Center. L’avenir vous sourit. Vous êtes dans l’ère industrielle de l’être industriel.
Saurez-vous gravir les échelons du succès en préservant votre santé mentale ?
Lisez la notice de façon convaincante pour obtenir l’effet souhaité.
Tout le monde s’appelle Chantal. Vous vous autobiodégradez. Combien de collaborateurs pourrez-vous sauver ? Survivrez-vous dans l’espace courbe de Skruls Entreprise ? N’ayez pas peur.
ENTREZ DANS LE CUBE.

EXTRAIT

Le call-center était situé en plein cœur du complexe.

Une magnifique véranda circulaire hermétique rendait visible à tous le gigantesque open space réservé à ceux qui produisaient. Chacun, de l’extérieur, pouvait contrôler l’efficacité et l’état d’agitation des employés : mesurer la fréquence à laquelle ils enchaînaient les appels, la dextérité avec laquelle ils pianotaient sur les touches, celle avec laquelle ils tournaient les pages de l’annuaire téléphonique. Le bocal permettait de mesurer absolument tout ce qui se passait pour rendre statistiquement plus efficace la production et vérifier de façon chiffrée l’état de fraîcheur des employés. Ainsi on savait exactement combien de fois chacun avait soulevé le combiné en une journée, une demi-journée, une heure, une minute. On savait le temps précis que prenait un passage aux toilettes, le nombre de cuticules rognées, le temps qui s’écoulait entre deux appels, celui de l’appel lui-même. On avait calculé les occurrences des mots utilisés, produit des courbes d’efficacité en fonction du nombre de sourires, du nombre de fois qu’on s’était passé la main dans les cheveux, du nombre de clics de souris, du nombre de tics nerveux. Tout était à la fois limité et minimalisé. On avait inventé un système de récupération des calories dépensées sur le lieu de travail : chaleur, énergie cinétique, mouvements de jambes sous les tables. Le niveau d’économie de l’entreprise s’améliorait.

Chantal rejoignit son poste pour poser ses listings. Les heureux agents n’avaient plus de prénom. Toutes les femmes s’appelaient Chantal, tous les hommes Jean-Pierre. Ceci présentait l’avantage de ne pas compliquer la vie du service, de ne pas renouveler les formulaires, de ne plus s’encombrer des présentations d’usage en cas de turn-over.

Combiné.

Le smiley jaune collé sur le combiné provoque le sourire de l’employé.

Le smiley jaune collé sur le combiné entretient le sourire de l’employé des heures durant.

Le smiley jaune représente l’employé idéal.

On était tellement stressé sur son lieu de travail que sortir brutalement des locaux était risqué. Le simple fait d’être transféré dans un milieu exempt de tension nerveuse provoquait des crises de tachycardie, des essoufflements, des suées. Les pupilles effarées se dilataient parcourant les murs en tous sens si le rythme effréné prenait fin. Ainsi on était parvenu, pour éviter ces désagréments, à faire travailler les gens le dimanche pour leur bien. Le manager prenait le soin vers le milieu du week-end de passer un petit coup de fil à ses employés pour planifier les tâches du lendemain, qu’ils prennent de l’avance sur leur emploi du temps. Si on arrivait sans avoir répondu aux tâches du week-end, c’était la catastrophe. L’hygiène de vie recommandée avait été mise à mal. On avait risqué de se reposer, de tomber dans la déchéance physique, de donner le mauvais exemple, de le hisser en étendard, de démotiver tout le monde. « Tu comprends que ce que tu as fait là est très grave, Jean-Pierre ? Tu comprends que si tu arrives le lundi, comme un touriste, le message que tu donnes à tes collègues c’est celui-là : Je méprise votre énergie, votre travail, je méprise ceux qui m’ont donné ma chance, je suis meilleur que vous ? Mais ce n’est pas ce que tu es Jean-Pierre. Tu vois, ce matin, tu as perdu leur confiance. Regardez tous Jean-Pierre. Qu’il sache que tout le monde ici mérite sa place. Que sa négligence vous affecte. Rassurez-vous, la direction en prendra note »

En permanence la pression devait être maintenue pour éviter les accidents de non-travail. Légèrement aliénés, les employés souffraient cependant d’un manque absolu de repères. On avait alors cherché à adoucir les mœurs. Pour rendre l’atmosphère plus conviviale des peluches posées à côté des écrans limitaient l’état d’anxiété de ceux dont l’équilibre mental semblait vaciller. On y avait ajouté progressivement des balles antistress et des tisanes.

Chantal devint Chantal et se rendit au briefing. Quand on s’appelle tous pareil c’est plus facile.

— Salut Chantal !

— Salut Chantal !

— Salut Chantal !

— Salut.

— Salut Jean-Pierre !

— Salut Jean-Pierre !

— Salut Jean-Pierre. Comment ça va. Aujourd’hui il va falloir gazer, pas le temps de rigoler, j’espère que vous avez la patate. On prend son poste, on fonce. Ce matin c’est réunion hyper spéciale pour créer une nouvelle interface de vente en ligne ! Quand je reviens, je veux que vous ayez dépassé tous vos objectifs ! Aujourd’hui on va jouer. Hein Chantal, tu es à fond ?

— [Chantal] —

— Tu vas tout défoncer ?

— [Chantal].

— Leur mettre les tripes à l’air ? T’as pas l’air motivée, t’es motivée ?

— [Chantal] !

— Ça va saigner !!! C’est ça ! Chantal est motivée ! Et toi Jean-Pierre ? Tu vas tout défoncer ? ??

— [Jean-Pierre].

— Plus fort, j’ai rien entendu ! Tu vas les défoncer ? ??

— [Jean-Pierre] !

— Putain oui ! J’ai besoin de mecs comme Jean-Pierre ! Avec la niaque ! La niaque vous avez compris !

— [Jean-Pierre] – [Chantal] !!!

— Bon. On fait deux équipes, les garçons contre les filles ! C’est marrant ça comme challenge ! Alors les garçons, quels sont vos objectifs ? Les filles ? OK, c’est minable. On double. Pour les deux équipes. On part à fond ! Dans deux secondes je veux tout le monde à son poste avec sa liste de prospects, le téléphone à l’oreille ! L’équipe gagnante remporte une pause clope !

Souriez, on vous écoute ! Pensée positive, communication, mise en condition, synchronisation, écoute active, informer, gérer les réclamations. Cas pratiques et engagements. Une meilleure qualité de service par la recherche permanente de la satisfaction des clients.

— Bonjour madame, ici c’est Chantal, collaboratrice de chez Skruls International !

— $$$.

— Non, madame ! Nous ne vendons rien !

— 00.00 !

— Pas la peine d’avoir du temps pour me dire si vous souhaitez bénéficier de notre offre gratuite ?

— Ø !

— Comment cela, ça ne vous intéresse pas ? Je ne vous ai même pas encore dit de quoi il s’agissait, vous ne pouvez pas ne pas être intéressée par cette offre GRATUITE extraordinaire !

— …∞ !!

— Non, madame, non, mon but n’est pas de vous pourrir l’existence tous les jours madame, mais de vous faire profiter d’une opportunité qui ne se présentera peut-être plus jamais !

— … !!!

— Je vous assure que ma vie ne se résume pas à vous réveiller tous les matins et à vous harceler, madame, il s’agit d’une opération dans laquelle la merde n’a rien à voir et…

— *—|^# !**pe !!!

— Mais j…

— Tut… Tut… Tut…

— Bien ! Cet entretien a été enregistré ! Chantal C’est pas comme ça que tu vas faire du chiffre ! Aujourd’hui on va te monitoriser, et ce soir on analysera tes courbes en équipe. Tout le monde s’y met, c’est parti !

☺ Le smiley jaune s’appelle Chantal.

☺ Le smiley jaune s’appelle Jean-Pierre.

Tous droits réservés, Charlotte Charpot et les Éditions Numeriklivres, 2013

Capture d’écran 2013-11-19 à 16.09.10

Également disponible depuis les librairies en ligne suivantes

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