À l’heure où nos fantômes rampent sur l’île aux rose par Thierry Desaules – extrait

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Résumé :  Milton Dekker, trente ans, mène une existence harmonieuse entre son compagnon Stanislas et les étranges conversations nocturnes qu’il entretient avec le spectre de Louis II de Bavière – feu Roi des Lunes – lorsqu’il se découvre atteint d’une grave hépatite. Cette nouvelle bouleversant bon nombre de ses certitudes, le jeune homme décide d’entreprendre un voyage initiatique sur les traces de son frère jumeau Alexandre dont le suicide, deux ans plus tôt à Anvers, demeure inexpliqué.

À travers une Allemagne interlope, romanesque et violente, guidé dans sa quête de vérité par le journal intime laissé par Alexandre à l’énigmatique Brivaël, Milton s’apprête à vivre un voyage lyrique, sensuel et cruel au cœur des racines du Mal…

***

« Il était une île. »

Dans la baignoire nappée d’obscurité que la lueur d’une unique bougie éventrait timidement, mon sexe flasque était un insulaire.

En position fœtale, dans la chaleur rassurante et plasmique d’une eau à quarante degrés parfumée à l’eucalyptus, je végétais.

Mon petit orteil souffrait de longue date d’une légère irritation. Je ne l’avais jamais fait soigner, car cette sorte de crevasse qui suintait en permanence me procurait une démangeaison délicieuse. Au cours de mes séances masturbatoires – ou lorsque je faisais l’amour avec Stanislas –, le jeu consistait, lorsque je m’apprêtais à jouir, à gratter la plaie avec force jusqu’à ce que la chair éclate ; la puissance de l’orgasme m’en semblait alors décuplée.

Mon frère Alexandre et moi-même avions vu le jour à l’automne 1982.

Du plus loin que je me souvienne, il n’y avait toujours eu qu’Alexandre. Pour le ludique, la complicité, comme pour l’affectif.

Bien sûr, le sexe était venu plus tard ; par l’onanisme mutuel à l’orée de l’adolescence, à goûter nos spermes dans le silence imposé et l’obscurité ouatée de la demeure familiale. Nous avions exprimé conjointement notre dégoût en fronçant ces nez que nous avions similaires.

De tout temps, Alexandre avait été le dominant de notre couple gémellaire. Je n’en étais pas dupe. J’avais le souvenir flou, enfant, d’une petite fille rampant dans le bac à sable du square où nous emmenait régulièrement notre mère. Je la revoyais rire aux éclats alors qu’Alexandre et moi nous efforcions de lui retirer une chaussette rose, brodée de petits lapins hilares. Cette innocence – qui s’étalait en farandole autour de la cheville de la gamine – s’était perdue dès lors que, enfin propriétaire de la chaussette, Alexandre m’avait intimé l’ordre de lécher le petit pied mis à nu. Je m’étais exécuté tandis que mon frère insistait, vachard : « La langue entre les doigts de pieds ! Vas-y Milton, vas-y ! »

Les lapinous avaient foutu le camp, la gamine chouinait un peu. Étrangement, j’avais savouré de voir Alexandre diriger ainsi les opérations tandis que ce dernier, à n’en point douter, s’était offert un gigantesque orgasme cérébral.

Il y avait là une catastrophe en latence, un drame prêt à fondre sur lui comme une nuée de sauterelles folles.

En y repensant, je frissonnais parfois, une ambiguïté glacée me courait alors sur l’échine.

Il y a deux ans, Alexandre s’est tué.

Dans son appartement d’Anvers, les forces de l’ordre l’ont retrouvé suspendu par le cou dans son dressing. Il n’a laissé ni lettre ni message sur son répondeur. Rien. Le rapport de police indiquait froidement qu’il avait d’abord tenté de se pendre à la tringle de son rideau de douche avant d’essayer de s’ouvrir les veines sans plus de succès.

Anvers, comme toutes les villes portuaires, était violente et sensorielle, striée de rues où s’étiolait une odeur de pisse, de rouille et d’iode. Pour moi, elle exhalerait à jamais le parfum du cadavre d’un pervers, le parfum du cadavre d’Alexandre. Les odeurs, les souvenirs et l’odeur tenace du souvenir m’avaient fait jurer de ne plus y mettre les pieds de toute ma foutue vie.

Par la fenêtre de la salle de bains, je regarde les hortensias roses. Un rose enfantin et lumineux, un rose de chaussette de petite fille.

***

L’appartement tout entier résonnait de la voix androgyne de Chet Baker miaulant My Funny Valentine le cœur au bord des lèvres lorsque je fus sorti de ma foutue léthargie par le tintement métallique des clés dans la serrure de la porte d’entrée.

― Tu es là ? a interrogé à voix haute le propriétaire des clés.

― Salle de bains. Deux secondes ! gueulé-je.

― Il faut qu’on parle, tu sais…

― Ouais… Ouais… J’arrive !

J’ai toujours joué à la tectonique des plaques lors de mes ablutions ; la surface du bain se mutant en mappemonde irréelle et neigeuse, je bouscule les territoires, tranche de nouveaux continents d’un coup d’index péremptoire et impitoyable.

Pourtant, mon monde reste parfait, immaculé.

Enfin… C’était le cas jusqu’ici…

Il fait froid hors de l’eau. Je tremble tandis que de vieux souvenirs de cours de natation – impitoyablement programmés au beau milieu de l’hiver par une administration stupide – se rappellent à ma mémoire. Emmitouflé dans un peignoir de coton épais, je gagne la chambre en vociférant, secoué de frissons humides et m’écroule sur le lit après avoir inséré le dernier album de The Kooks dans le lecteur CD. La voix de Luke Pritchard souffle une fièvre toute britannique à travers la pièce.

Yes I like stormy weather
From my window sill
But you ain’t yeah
You ain’t so clever
You’ve got il all made up
But it feels like love, love, love

J’avais placé cette chanson en tête de mes airs favoris depuis que je l’avais découverte sur YouTube un soir de déprime, en bande-son du dernier défilé masculin de la maison Burberry. Ce soir-là, ivre de pixels et de liqueur de mandarine, je m’étais même amouraché de Christopher Bailey, séduisant rouquin en charge du stylisme de l’illustre maison de couture anglaise.

Mon regard se scotche au mur d’arabesques carminées qui s’écoulent telles des larmes de sang jusqu’à un tapis – jadis ocre – usé jusqu’à la corde. Une table basse de style Art nouveau fait face au lit, baigné par la lumière vive que déverse l’unique fenêtre ; une poussière épaisse exécute une chorégraphie démente dans l’air lourd.

Je ne m’habille pas, me foutant pleinement du peignoir qui bâille amplement sur mon torse sec. Je scrute mon visage dans le miroir maculé d’éclaboussures de dentifrice. Le teint est un peu jaune, vaguement cireux. Mes cheveux noirs se sont un peu graissés pour mon plus grand bonheur : légèrement huileuse, ma coupe faussement négligée me rend vraiment canon.

Vrai. Je suis à tomber. Quand j’ai cette tête-là, je sais que je pourrais baiser qui je veux.

Une voix hurlante retentit alors à l’autre bout du vaste appartement :

― Mais qu’est-ce que tu fous, BON SANG ?

― DEUX MINUTES ! je beugle.

Mes mains s’emparent d’un petit coffret posé face à moi, sur la table basse.

Ce qui frappe en ouvrant cette boîte en argent trop ouvragée, c’est le rouge, ambroise, sanguin du velours.

Au cœur du reliquaire, une pièce de deux marks, datée de 1876.

Comme à chaque fois, mes yeux deviennent démesurés, je sens y croître une étincelle irréelle.

Sur la face pile de la pièce en nickel s’offre le profil altier d’un homme jeune, livrant un regard volontaire. Cet homme pose également sur une photo argentique dont je ne me sépare jamais. Une photographie dont tous ignorent l’existence. La photo d’un ami.

« Ludwig… Mon cher roi des lunes… » murmuré-je avec la douceur d’une épouse réveillant son cher et tendre au lendemain de la nuit de noces. Mes doigts courent avec légèreté sur toute la surface de la pièce, s’arrêtant parfois sur les yeux vides de la gravure.

« Ludwig… Retrouvons-nous cette nuit, veux-tu ?  »

Toc, toc. Stanislas se tient dans l’encadrement de la porte.

Toc, toc. Stanislas semble plus pâle que sa pâleur habituelle.

Toc, toc. Font les mots de Stanislas à l’intérieur de sa gorge.

Toc, toc. Les mots veulent sortir.

― Milton, il faut vraiment que je te parle…

― T’en fais une tête, mon Stan ! Assieds-toi…

Joignant le geste à la parole, je tapote le matelas. Stan prend place, je crains qu’il ne me claque entre les doigts.

― J’ai vu le médecin aujourd’hui…

― T’es malade ?

― Laisse-moi terminer, s’il te plaît… Ce rendez-vous était prévu depuis plusieurs jours. Il devait me communiquer des résultats d’analyses…

― Des analyses ?

MiltonJe t’en prie…

― Pardon.

Le muscle du maxillaire droit de Stan se contracte frénétiquement sur sa jolie gueule de Frédéric Chopin vingtenaire. Tandis que la vérité qui prend corps en lui m’apparaît, je me sens soudain incroyablement vulnérable, c’est une sensation inhabituelle.

C’est la gifle d’une main hérissée de picots métalliques. Je peux sentir ma peau lardée, brûlante, douloureuse.

― J’ai une hépatite C, confesse Stanislas.

Son maxillaire droit fait des embardées.

― Mais je…

― Et je suis séropositif… Tu dois faire des tests…

― Je suis contaminé, Stan. C’est couru d’avance, bordel ! dis-je en bondissant du lit.

― Pas forcément.

― Nom de Dieu de… merde !

Je hurle, en proie à mille gesticulations erratiques.

― PAS FORCÉMENT ? Mais on baise sans capote depuis deux ans, mec ! Deux putains d’années à ne se protéger que lorsqu’on baise en extérieur. Ta sollicitude me va droit au cœur, mais j’apprécierais que tu évites de me sortir de pareilles conneries !

Tous droits réservés, Thierry Desaules et Les Éditions Numeriklivres, 2013.

PROMO JUSQU’AU 30 NOVEMBRE 2013 : 1.49€ au lieu de 3.49€

prixdesaules

Également disponible depuis les librairies en ligne suivantes :

NosLibrairies

Une réflexion sur “À l’heure où nos fantômes rampent sur l’île aux rose par Thierry Desaules – extrait

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