LE BLOG

Librairie en ligne : le one clic m’a tue(r)

image

Dans le courant de l’été, la librairie 100% numérique sanspapier.com a cessé ses activités sans que celan’émeuve qui que ce soit, pas plus les professionnels du livre, que les lecteurs. Il n’y a pas eu de statuts larmoyants sur les réseaux sociaux, ni de mobilisation générale pour soutenir cette librairie en ligne.Après tout, ce n’était qu’une librairie en ligne qui ne vendait que des livres numériques (vous savez, ce tout petit marché d’à peine 3% et qui pourtant fait tellement peur. À qui ? Pas aux lecteurs en tout cas, comme on essaye de nous le faire croire. Qu’est-ce que ce sera quand il sera à 10%), donc finalement ce n’était pas si important. En tout cas beaucoup moins important que de renflouer la trésorerie des librairies physiques ou encore de voter des lois pour éviter le cumul des rabais sur Internet pour la vente de livre. Il est impératif de sauver les librairies physiques par le biais de mesurettes mais il n’est vraiment pas urgent de mettre en place des aides pour encourager de nouveaux projets autour de la lecture numérique comme sanspapier.com et d’autres ou aider les libraires à faire évoluer leur métier. Conservatisme, quand nous tient ! Le jour où nos politiques seront des visionnaires, notre société ira beaucoup mieux…

LE LIVRE EST UN PRODUIT COMME LES AUTRES

Il y a un petit peu d’amertume dans mes propos à peine voilée, surtout quand on voit comment nos politiques et les professionnels du livre mettent beaucoup d’énergie à protéger et à conserver l’acquis alors que parallèlement la société est en train radicalement de changer ses habitudes de consommation, notamment sa façon de consommer des produits culturels. Comment peut-on vouloir le progrès et parallèlement mettre en place des barrières conservatrices et protectionnistes ? Et encore une fois, je considère le «livre» comme un produit de consommation comme les autres – je sais je blasphème. D’ailleurs, si on le considérait comme tel et non comme un objet sacré fabriqué par des maillons sacrés d’une chaîne sacrée dont le modèle économique sacré est sacrément à bout de souffle, sans doute que la lecture en général et la lecture numérique en particulier, serait plus répandue. Il serait peut-être temps que l’on soutienne réellement les projets novateurs.

Sanspapier.com n’était peut-être pas une librairie en ligne parfaite mais elle avait au moins le mérite d’exister et de proposer quelque chose d’un peu différent. Nous avons travaillé avec eux pendant quelques temps, puisque nous exploitions en marque blanche notre propre librairie en ligne. Ce que j’ai aimé au cours de ma courte collaboration avec l’équipe sanspapier.com, c’est son désir constant de vouloir s’améliorer. Malheureusement, les fonds ont manqué, la boîte à fermer. Je ne regrette pas du tout le temps que nous avons passé à travailler ensemble. Au contraire, il m’a permis d’y voir plus clair et surtout de voir où sont réellement nos limites sur la vente de biens dématérialisés sur Internet.

Précisons que je tenais à avoir notre propre librairie en ligne non pas pour une raison économique, mais d’abord et avant tout pour une question d’indépendance. Les géants du Web que tout le monde connaît sont tellement devenus incontournables (70% de notre chiffre d’affaires) que nous sommes tributaires de leur condition et de leur petit caprice. La Pomme a déjà refusé de diffuser un de nos titres, entre autres, et effectivement nous ne savons pas ce qu’ils nous réservent dans les mois et années à venir.

Économiquement, gérer en tant que maison d’édition numérique, sa propre librairie en ligne ne rapporte strictement et absolument rien. Les plus tenaces peuvent espérer faire un petit 10% de leur chiffre d’affaires sur leur propre librairie au bout d’un an et encore, au prix de combien d’efforts et d’heures passées devant l’écran d’ordinateur ? Ce n’est pas parce qu’on lit partout que le e-commerce se développe à la vitesse grand V que dans les faits, c’est réellement ce qui se passe. Personnellement, je n’ai pas d’énergie à mettre pour gérer une libraire en ligne. Mon boulot avec Anita, c’est de produire du contenu qui réponde aux mieux aux attentes des lecteurs qui ont choisi de lire en numérique et de le mettre à disposition là où ils le souhaitent. Et ils souhaitent que ce contenu soit disponible là où c’est le plus accessible, le plus simple, le plus efficace. Amazon, Kobo, Apple, Google, eux, ils l’ont compris depuis bien longtemps. Ensuite, nous préférons mettre nos énergies pour promouvoir notre catalogue car de toutes façons nous savons que nous avons rien à espérer des librairies en ligne que réagissent que lorsque vous faites de promos ou que lorsque les grands noms de la littérature, déjà connus dans leur version papier, sortent une version numérique. Nous ne faisons jamais de promos car nous estimons pratiquer le juste prix tout au long de l’année et nos auteurs sont de grands inconnus dotés pourtant d’un grand talent ; les librairies en ligne ne voient donc aucun intérêt à parler de notre production. Les libraires, des découvreurs ? C’est un grand mythe. Faut arrêter de me faire rire, j’ai trop les lèvres gercées à force et surtout il faut arrêter de nous prendre pour des débiles.

Et puis, il y a tout de même une chose importante – la plus importante à mes yeux – que l’on n’oublie trop souvent de prendre en considération : les lecteurs/consommateurs ont pris de nouvelles habitudes pour télécharger du contenu numérique (musique, vidéo, livre et j’en passe). Des habitudes bonnes ou mauvaises, ce n’est pas à moi d’en juger mais elles sont là, tenaces et ne sont pas prêtes de changer, et on peut pas ne pas les ignorer. En un clic depuis ma tablette ou ma liseuse, je peux télécharger en moins de 30 secondes du contenu numérique quand je veux, où je veux, comme je le veux, sans être obligé de me connecter à mon ordi, de transférer des fichiers depuis mon ordi, etc. Et ça quoique l’on fasse, quoique l’on dise, cela va être dur de concurrencer cette fonctionnalité magique pour le consommateur ! Si je ne suis pas capable en tant qu’éditeur d’offrir une librairie en ligne qui ne tient pas compte de cette expérience utilisateur – et bien d’autres encore mais celle-là me paraît essentielle -, alors mon projet est condamné à l’échec. Il n’y a pas de fatalité dans mon propos, juste une grande dose de réalisme. Aujourd’hui, je ne suis pas capable d’offrir cela à nos lecteurs. Je n’en ai pas les moyens et je n’ai pas envie de bricoler quelque chose qui pourrait y ressembler, ça ne fait pas pro le bricolage et un jour ou l’autre, ça finit par vous coûter cher, notamment en terme d’image (je vois de plus en plus de maison d’édition numérique créer des libraires en ligne à l’ergonomie douteuse où l’expérience utilisateur est complètement oubliée). Car il ne faut pas se voiler la face. Ce n’est pas parce que sur Twitter ou Facebook une poignée de connaisseurs savent ce que c’est qu’un DRM et ont conscience des avantages que représentent le fait d’acheter directement sur le site de l’éditeur, que Monsieur et Madame Tout le Monde le sait. Monsieur et Madame Tout le Monde, autrement dit 98% de notre lectorat, lui ce qu’il sait, ce qu’il connait, ce qu’il maîtrise, c’est le one-clic ! Il sait que bien calé dans son fauteuil, à 10 heures de soir, les enfants couchés, fatigué par sa journée, il va pouvoir télécharger depuis sa liseuse et sa tablette un livre, un magazine, un film, avant de s’endormir. Tout le reste, il s’en fout !

N’ESSAYONS PAS D’ÊTRE PLUS GROS QUE LE BOEUF

Oui, le one-clic a tué (que j’utilise personnellement allègrement tous les jours parce que je suis un consommateur comme les autres) – c’est une mort salvatrice – ma motivation à gérer notre propre librairie en ligne parce que je sais que je ne suis pas capable d’offrir ce service à la plus grande majorité des lecteurs. Et franchement, je me dois de penser à la grande majorité des lecteurs si je veux que mon entreprise perdure car ma maison d’édition est aussi une entreprise comme les autres. Et mon indépendance dans tout ça ? Elle est préservée, via mon agrégateur, Immatériel.fr. Et pour les achats directs, j’utilise sa librairie qui fonctionne très bien. Ce n’est pas par hasard si aujourd’hui, Apple, Kobo, Google, Amazon représentent près de 75% de chiffre d’affaires mensuels et pourtant notre catalogue est disponible sur plus de 40 librairies en ligne qui représentent un peu moins de 10% de notre CA. Pourquoi, en tant qu’éditeur, ma libraire en ligne intégrée, ferait mieux, si l’on prend en considération tout ce que je viens de dire ? Et encore je n’ai pas évoqué le fait que avant que je puisse générer 2 millions de visiteurs uniques par jour avec ma propre librairie en ligne, les poules auront des dents et la lune quatre becs, comme disait ma grand-mère. Bien connaître ses faiblesses, c’est indispensable pour mieux savoir comment utiliser au maximum ses forces.

Un jour une grenouille a voulu être plus grosse que le boeuf et elle a fini par exploser. Cette grenouille s’appelait 1001libraires.com et devait tout révolutionner. L’aventure n’a même pas duré un an, sans compter les millions d’euros d’argent public foutu en l’air. Tous les projets qui se créent avec pour simple motivation combattre les gros méchants du Web sont tous voués à l’échec. Cherchons à faire différent, mais ne cherchons pas à faire contre, ça ne marchera jamais, parce que pour aller contre il faudrait au moins que nous ayons les mêmes armes et c’est loin d’être le cas.  Bezos, le fondateur de Amazon,  il a commencé, il y a 15 ans, dans son garage. La bête a grossi depuis mais qui a laissé grossir la bête sans réagir pendant tout ce temps-là ? C’est pas grave, on va faire des petites lois qui vont tout arranger ! Oui, on nous prend vraiment pour des débiles.

Moi j’ai préfère être le vilain crapaud pas beau qui va recevoir un petit bisou de la Princesse 🙂 qui l’a transformé en vous savez quoi, ça évitera d’exploser et de tout salir au passage. Beurk.

JFG

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s