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[PAROLES D’AUTEURS] Christophe Siébert : tout pouvoir contient sa part de corruption

collage_siebertUn polar vif, tranchant, efficace…c’est les trois mots qui nous viennent tout de suite en tête lorsqu’on a terminé de lire le polar de Christophe SiébertSexe connexion – que nous accueillons dans la collection Noir, c’est noir. Rencontre avec un auteur hors normes à qui l’on doit, dans un autre registre mais avec la même intensité le très post-apocalyptique roman Holocauste.

Vous nous proposez là un roman noir, un roman policier très noir même, à la construction originale et terriblement efficace. Avant toute chose, on aimerait en savoir plus sur vous, sur votre écriture, pourquoi vous écrivez, comment :

J’écris d’une manière très laborieuse. Je n’attends pas l’inspiration, qui est une chose à laquelle je ne crois pas. J’écris comme on fabrique des chaises : je me mets au travail tous les jours, à des horaires fixes, et dans des conditions précises, horaires et conditions qui changent en fonction du bouquin, d’ailleurs : tel livre sera écrit le matin, tel autre la nuit, à la main ou sur ordi, en suivant un plan précis ou bien en impro complète, ça fait partie des choses qui se mettent en place d’elles-mêmes et que je ne cherche ni à maîtriser ni à comprendre, mais que je laisse faire. Le plus important étant que l’astreinte quantitative que je me fixe (tant de signes par jour) soit respectée : comme je suis un travailleur feignant, il faut que je sois un patron intraitable. 

Pourquoi j’écris, en revanche, je ne sais pas trop. Quand j’avais douze ans, j’ai écrit mes premières nouvelles pour remplacer les bouquins de Lovecraft, que je voulais lire et que je ne trouvais pas en librairie, et puis quand j’ai eu dix-sept ans j’ai recommencé à écrire un dimanche après-midi. Je m’ennuyais et j’ai commencé d’écrire un roman, et je n’ai pas arrêté depuis. Mais quant aux raisons profondes qui me poussent à écrire, aucune idée. Sans vouloir être grandiloquent, c’est la seule chose qui m’intéresse au monde.

Dans Sexe connexion, vous touchez au monde politique, du moins aux interactions entre criminalité et politique, avec des personnages qui se servent de leur influence sociale pour évoluer dans le monde du crime en toute impunité. Pensez-vous que le monde politique, qui détient un certain pouvoir, est forcément un monde à la lisière de la légalité ?

Oui, je le pense profondément. L’étude des vieux maîtres (Hammet, Debord, Hegel, Lucaks, Manchette, etc.) conduit à le croire, et puis ensuite l’observation du monde le confirme. C’est une évidence que tout pouvoir contient sa part de corruption, que toute puissance est par elle-même destructrice. Mais si on continue dans les évidences, ça n’est pas le pouvoir lui-même qui est source de corruption, mais l’homme qui est dominé par son égoïsme, qui n’est même pas un défaut, mais simplement sa caractéristique essentielle, comme tout ce qui vit. Dans les forêts, les vieux arbres font en sorte que les jeunes pousses crèvent faute de lumière et de sels minéraux, en orientant leurs branches et leurs racines pour leur couper les vivres. Parler du monde politique est simplement une manière conventionnelle et amusante de dire cela. Mais on pourrait aussi bien prendre pour décor la famille, les rapports entre un enfant et son animal de compagnie, ou n’importe quoi d’autre. Il se trouve que je m’amuse davantage à écrire du roman noir que du drame psychologique familial, mais il s’y joue exactement la même chose : hiérarchie, pouvoir, abus de pouvoir, égoïste, cannibalisme.

Arnaud Pelletier est un anti-héros par excellence, plongé malgré lui dans quelque chose qui le dépasse. Ce concept d’anti-héros vous est-il cher, est-ce que cela procède justement d’une vision de la société où s’affrontent les « pourris » d’un côté et la masse silencieuse ? 

Non, je crois que la masse silencieuse est aussi pourrie que le reste. Ce qui m’est cher dans le concept d’anti-héros, c’est qu’il est plus proche de moi dans les moyens dont il dispose, et que je le comprends mieux. Dans le rapport de force qui oppose les pourris sans pouvoir aux pourris puissants, je suis du côté des faibles parce que je les connais mieux. Bon, je voudrais quand même tempérer un peu la chose : cette vision d’un monde pourri pourrait paraître bien nihiliste, mais ça n’est pas le cas : je crois à la bonté, aux qualités morales, et je les observe chez les individus. Mais à l’échelle du corps social, ou de l’espèce, c’est la pourriture qui domine. Ou, plus précisément, la volonté de puissance – c’est à dire, basiquement, la volonté de satisfaire coûte que coûte ses désirs.

Sinon, politiquement, on peut me considérer comme un marxiste convaincu que les masses laborieuses sont aussi dégueulasses que le capital contre lequel elles devraient se révolter.

Les thèmes que vous développez dans le roman sont durs, la prostitution, la drogue, mais aussi les relations familiales rompues, les incompréhensions multiples et l’inadaptation à tous les niveaux de la vie sociale. Quelle est votre propre vision de notre société, avez-vous le même regard désabusé que votre héros, portez-vous un regard particulier sur les gens « à la marge » ? 

J’ai une place extrêmement privilégiée dans cette société. Je n’ai pas d’autre métier qu’écrire, je bosse aux horaires qui me conviennent, je n’ai pas de patron, je fais strictement ce que je veux et même si je suis pauvre, je le suis dans des conditions (la France du vingt-et-unième siècle et le RSA) qui font de moi un parasite social dont la survie ne sera jamais menacée. Tout ça m’interdit de porter un jugement moral sur cette société, mais m’installe à une place idéale pour l’observer tranquillement. J’essaie donc d’avoir un regard complet. Et si je parle beaucoup de putes, de victimes, de laissés-pour-compte d’une manière générale (mais aussi de toutes sortes de dingues, et des clodos, et des ados perturbés, etc.), c’est pour souscrire au mot d’ordre d’Artaud, qui considérait que l’écrivain doit être la parole de ceux qui ne l’ont plus. L’écrivain doit parler pour les animaux et les morts et c’est ce que j’essaie de faire. 

Propos recueillis par Anita Berchenko

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