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Anaïs Ortega Bartet : « mes personnages féminins ne sont pas seulement des victimes »

collage_ortegaUn roman noir qui nous plonge dans les heures les plus sombres de la dictature militaire en Argentine, quand l’Histoire rejoint l’histoire de Paloma, torturée et assassinée, qui sera victime à la fois de la dictature militaire argentine, et de la vengeance de son amant français, militaire englué dans la rigidité de son éducation et de sa personnalité. Un excellent roman, une jeune auteur qui maîtrise bien son sujet, et qui nous donne à réfléchir sur la violence de notre monde.

La dictature militaire en Argentine, l’histoire terrible de Paloma, les horreurs perpétrées par l’armée entre 1976 et 1983 en Argentine, cette plongée dans l’Histoire que vous nous proposez, est-ce en quelque sorte des démons que vous cherchez à exorciser ? Quelque chose qui vous touche personnellement ?

Souvent, les écrivains s’inspirent d’expériences vécues ou entendues, d’une réalité extérieure ou intérieure, mais je ne fais en aucun cas de l’autofiction, au contraire, ce que j’aime dans l’écriture c’est la création, l’espace de liberté qu’elle m’offre. La toile de fond de cette histoire se tisse entre différentes périodes historiques comme la guerre d’Algérie ou la dictature argentine. J’ai effectué un travail de recherche approfondi sur le rôle de la doctrine française de guerre contre-révolutionnaire, anti-subversive née lors de la guerre en Indochine et qui s’est confirmée et perfectionnée en Algérie.

Cette guerre moderne entre une armée et une population civile, l’armée française en a rapidement conclu que pour avoir des chances de la gagner il lui faudrait effectuer un travail de renseignements impliquant tortures et disparitions afin d’appréhender un ennemi fantôme, caché et souvent protégé par les habitants. À ce sujet, je voudrais souligner l’extraordinaire travail de Marie-Monique Robin et son documentaire « Escadrons de la mort, l’école française » qui m’ont permis de mieux comprendre la responsabilité de la France vis-à-vis de l’Amérique latine pendant la deuxième moitié du XXe siècle.

Pour revenir à votre question, Les écorchés n’est en aucun cas mon histoire personnelle, même s’il est vrai qu’elle me touche personnellement, car mes racines culturelles sont franco-péruviennes. J’ai grandi en partie au Venezuela, entourée ici comme là-bas de ce que j’appelle « les barbus », les amis de la famille, des écrivains, des journalistes, des diplomates, artistes, économistes, sociologues, intellectuels latino-américains de gauche et qui portent tous en eux les cicatrices des dictatures en Amérique latine et centrale. Mon père était, lui aussi, une sorte d’exilé politique. Journaliste au Pérou pendant la dictature de Morales Bermúdez, il faisait partie d’un mouvement progressiste, socialiste, qui tentait d’organiser des élections démocratiques au Pérou. Trahi par un proche, il fut incarcéré pendant plusieurs jours et maltraité par les services secrets péruviens puis relâché, à la suite de quoi il est parti avec ma mère s’installer fin 1978 à Paris. J’y suis née cinq ans plus tard. Mon père est mort il y a deux ans. Ce roman lui est dédié.

Votre personnage principal, ce militaire aux états de services plus que satisfaisants pour sa hiérarchie, ce tortionnaire qui semble sans état d’âme, c’est un symbole de l’armée, en ce sens que ce qu’il ne comprend pas, ce qu’il ne contrôle pas, il le détruit. Votre roman est-il délibérément antimilitariste ?

J’ai voulu à tout prix éviter les caricatures et créer des personnages réalistes, nuancés, en proie à leurs contradictions. Les trois personnages principaux du roman m’ont fascinée. Néanmoins, celui qui m’a le plus intéressée c’est le lieutenant-colonel. Je voulais le comprendre, rentrer dans son esprit, dans sa tête et voir les mécanismes de la violence, le basculement vers l’horreur, l’indicible. Mes personnages n’ont pas de modèle précis, mais ils s’inspirent de personnalités historiques ou faisant partie de ma vie tout simplement. L’important, me semble-t-il, est de saisir que l’on ne naît pas un monstre, on le devient. La balance peut à tout moment pencher d’un côté ou de l’autre. En ce sens, le travail d’Hanna Arendt sur la banalité du mal me semble terriblement pertinent.

Finalement, je rajouterai que Les écorchés n’est pas un roman antimilitariste parce que ce n’est pas vraiment le sujet de fond, plutôt le contexte. L’armée, ses codes, sa discipline, ses valeurs et le contexte historique qui se prêtent parfaitement à la normalisation de certains comportements. L’extrême violence est un mal insidieux lorsqu’elle semble justifiée par les événements.

Il y a de la désespérance dans votre roman. Au travers de ces prisonniers torturés, assassinés par l’armée argentine, ce qui nous ramène d’ailleurs aux conflits actuels, aux révolutions en cours dans le monde, mais aussi au travers de ces femmes, Paloma et la femme tueuse, qui sont pour chacune d’elle doublement des victimes. Quel est votre sentiment sur la place de ces femmes dans cette histoire ? Et dans l’Histoire en général ?

Il n’y a un seul personnage dans ce roman qui porte un nom : Paloma Falcona. Les autres sont anonymes. Honnêtement, je pense que je me suis attachée à elle. Paloma a une noblesse d’âme, elle est courageuse. La Française est un peu plus fragile, un peu plus banale aussi, en apparence. Une femme au foyer un peu triste, vivant longtemps dans l’ombre de son mari. Pourtant elle finira par révéler sa complexité, sa capacité à se rebeller, sa rage. Il y a beaucoup de femmes importantes de ma vie inscrites sous les traits de ces deux femmes. Je ne sais pas si je leur rends hommage, mais en tout cas elles ont été très présentes dans mon esprit pendant le processus d’écriture. J’insiste cependant sur le fait que mes personnages féminins ne sont pas seulement des victimes, elles savent également prendre des risques ou, au contraire, accepter docilement la médiocrité et la soumission. Elles font des choix et ne sont pas des êtres passifs. Malgré cela, le destin vous réserve parfois de mauvaises surprises.

À propos de leur rôle dans l’Histoire en général, j’ai toujours pensé qu’il n’y a rien de plus dangereux et puissant qu’une femme engagée. La cause, l’objet de la lutte deviennent vitaux, plus importants que le reste, il s’agit parfois d’un rapport presque mystique. Je pense au rôle important joué par celles qui ont combattu auprès du mouvement du Sentier Lumineux au Pérou ou les Moudjahidate, les combattantes de la guerre d’Algérie par exemple.

Quels sont vos projets littéraires dans le futur immédiat ?

Je travaille actuellement sur la traduction de ce roman en espagnol qui est mon autre langue maternelle. D’autre part, j’avoue m’être déjà lancée dans la rédaction d’un nouveau roman : l’histoire d’un village français qui semble petit à petit sombrer dans la folie, un lieu étrange et malade où la mort rôde depuis l’arrivée d’une célébrité en vacances dans la région. Une fois de plus, je travaille sur le mal comme quelque chose qui n’est pas inéluctable, mais progressif et intrinsèque à la nature humaine.

Propos recueillis par Anita Berchenko

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