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Bookcamp de l’édition numérique jeunesse : et le « LIRE » dans tout ça ?

Jeudi 11 avril, le labo de l’édition à Paris accueillait le premier Bookcamp consacré à l’édition numérique jeunesse auquel nous nous devions d’y participer. Numeriklivres s’investit depuis l’année dernière dans la littérature jeunesse avec ce désir d’offrir aux jeunes lecteurs qui lisent en numérique, ni plus ni moins qu’une expérience de lecture, en se concentrant sur la mise valeur du contenu (du texte et donc du lire) et non sur la mise en effets spéciaux de celui-ci. L’auteure Anne-Marie Job et Anita Berchenko, éditrice déléguée des Éditions Numeriklivres qui ont participé à ce bookcamp, livrent ici leur ressenti sur cette journée quelque peu décevante sur le fond mais pas sur la forme.

 Le jeudi 11 avril avait lieu le premier « Bookcamp jeunesse », au Labo de l’édition, à Paris.

Un moment convivial et sympathique, certes. Mais un gros bémol quand même. Étions-nous au Bookcamp du livre-application ? De la tablette numérique ? Nous avons découvert des gens qui pensent faux et qui, à notre avis, ne vont absolument pas dans la direction que nous souhaitons. Des applis, des QRcodes, des animations dans tous les sens… 

Mais ce qu’ils proposent et imaginent ne sont finalement que des objets encore plus formatés que l’objet-livre. Où est l’imaginaire du lecteur, lorsqu’il est obligé de suivre des clics par-ci, par-là ? De plus, à créer des joueurs (au lieu de lecteurs), ces « appliculteurs » ne formeront que des amateurs de jeux vidéos… On est bien loin du LIRE. 

Les concepteurs d’applications ne sont pas des éditeurs, le contenu, la circulation du texte, la lecture numérique ? Pfff… ils veulent vendre du gadget sur tablette. 

Entre autres choses plutôt choquantes : il faut de l’autonomie face à la tablette et aux applis, regardez comme il tripote tous ces boutons avec dextérité… c’est pour cela qu’il faut lui mettre des trucs dans tous les coins de la tablette, pour qu’il mette à profit sa si belle dextérité ! Oui, mais la lecture, dans tout ça ? Pas plus que la TV du XXe siècle, la tablette ne doit être considérée comme une baby-sitter. Le jeune lecteur a besoin d’un relais entre lui et le texte, et les mieux programmés pour cela sont encore ses parents (avec un calin et un bisou en prime, ce qu’aucune appli ne peut ENCORE faire). Oserons-nous la comparaison avec un directeur de chaine de télévision qui se vantait « de vendre du temps de cerveau humain disponible » ? C’est bien mal connaître la jeunesse et lui faire peu confiance, que d’imaginer qu’elle ne souhaite que consommer sans penser et enrichir ses sens et ses réflexions.

Alors, tous ces concepts évoqués sur la narration, la linéarité d’une histoire (une histoire linéaire, quelle horreur), l’interactivité, et qui supposent que l’enfant, pour avancer dans l’histoire peut par exemple « débloquer » le texte par un jeu ou un personnage à « déplacer »… Sur l’écriture aussi, qui doit s’adapter au support. Donc il faut écrire autrement. Et lire autrement. Oui, on a aussi entendu : la tablette change la façon de lire. 

On va peut-être couper des cheveux en quatre, mais la façon de lire ne change pas, et n’a pas changé depuis qu’on lit, et ne changera pas avant longtemps. Lire, c’est déchiffrer des codes, dans notre cas des lettres associées en mots, des mots associés en phrases, des phrases associées en textes. Lire c’est peu à peu comprendre le sens de cet assemblage pour pouvoir entrer dans un texte. Et donc laisser son imaginaire se nourrir des mots, ou les mots se nourrir de l’imaginaire. Lire c’est s’approprier le monde. Après, quel que soit le support sur lequel ces lettres, mots, phrases, textes sont lus, cela ne change en rien la lecture. 

D’autant plus que, serpent qui se mord la queue, de l’aveu même des « appliculteurs », le livre-application se vend mal. Ou peu. Forcément, il a d’emblée un caractère discriminatoire : il faut avoir un iPad (bon, mettons qu’avec une tablette sous Android, on arrive à en chopper aussi). 

Il semble bien que la réflexion sur le futur de la littérature jeunesse se soit faite à l’envers. Le bon sens c’est, plutôt que d’écrire « autrement », réfléchir aux prolongements possibles à apporter à un texte écrit pour la jeunesse, grâce aux possibilités technologiques offertes par le support. Le texte d’abord, les « enrichissements » ensuite, et seulement si ce sont réellement des valeurs ajoutées. Parce qu’exploiter toutes les possibilités que le support numérique offre pour aider la lecture : dictionnaires intégrés, modification de la taille des caractères, recherche sur internet pour se documenter, liens à suivre pour découvrir une page auteur, un catalogue, un réseau de lecture sur le même thème, c’est déjà de l’enrichissement, et de l’enrichissement passif, qui laisse toute liberté au lecteur de s’en servir ou pas. Et surtout un enrichissement potentiellement disponible sur tous les supports numériques.

En conclusion, de jeunes joueurs ne deviendront jamais des adultes lecteurs. A priori, certains commencent à s’en rendre compte et réfléchissent à de nouveaux concepts. Mais tout est à inventer ! La seule certitude, ce sont ces mots qu’on emboîte les uns dans les autres pour offrir un voyage à nos lecteurs.

Anne-Marie Job et Anita Berchenko

[MÀJ] Le publication de ce billet a suscité de nombreux commentaires, et notamment celui-ci « Un éditeur qui se bat pour imposer le numérique et qui derrière se bat contre les possibilités du numérique ». Manifestement, ce lecteur n’a pas compris le sens de ce billet. Le but de ce billet est pourtant clair : mettre le doigt sur le fait que résumer l’édition numérique en général, et l’édition jeunesse numérique en particulier à l’application-livre est à mon sens particulièrement limité. Le principal reproche que nous faisons à ce premier Bookcamp Jeunesse, c’est de ne pas avoir ratissé large. Donc, bien au contraire nous nous battons pour que toutes possibilités du numérique soient valorisées. En outre, on n’impose pas le numérique, c’est le lecteur que se l’approprie ou pas. Et je répondrais à cet Internaute que Numeriklivres a prouvé, par des actions concrètes, au cours de ces 4 dernières années son implication pour promouvoir et défendre la lecture numérique, contrairement à ceux qui critiquent en se contentant de la position du spectateur comme il y en a beaucoup sur Twitter et sur Facebook. Très facile de venir critiquer quand on n’est pas dans l’action.

Et pour vous prouver combien notre intervention est loin d’être dénuée de sens, je publie ici le billet de Vanessa Pol de Zanzibook, maison d’édition d’application-livres dont j’apprécie beaucoup le travail….et surtout sa réflexion.

Jean-François Gayrard

L’avenir des albums jeunesse : destination bibliothèque ou coffre à jouets ?

Par Vanessa Pol
Éditrice des livres numériques Zanzibook

Vanessa-Pol-by-©Laurence-Guenoun 2013Comme j’édite des albums numériques jeunesse pour les moins de 10 ans, je me pose inévitablement la question de l’avenir de ce type de livre. Mais ce qui m’interroge le plus, c’est sa dimension dite « gadget » au regard de la version papier classique. Cette question peut sembler anodine dans un monde déjà dépendant des technologies numériques, pourtant elle en fait émerger bien d’autres, à l’heure où l’on se demande encore si le livre numérique est bon pour les enfants.

D’abord, l’album numérique et l’album papier, tous deux terreau pour l’imaginaire, ont une base commune : une histoire et des illustrations. Des albums illustrés version papier tels que le Nakakoué ou le Chien bleu se suffisent à eux-mêmes. Magnifiques, ils accompagnent notre enfance depuis fort longtemps, et j’aimerais que cela continue, y compris en numérique.

Mais l’album illustré de type « classique » et non interactif a-t-il un avenir
numérique ? Comme je crée à la fois des albums interactifs dans la collection Lulu & Zazou, tout en ayant à mon catalogue un album numérique enrichi mais non interactif, La petite pièce de Gus, j’ai eu l’occasion de faire plusieurs constats.

D’abord, comparé à un ouvrage juste « enrichi », le livre interactif plaît beaucoup plus aux enfants et surtout à leurs parents. Pour ces derniers, la quantité et la qualité d’interactivité est d’ailleurs un critère de choix majeur. Alors, allons-nous vers toujours plus de clics, de surprises, de jeux ?

Pourtant, les albums plus simples, à lire et à écouter, certes enrichis de sons ou d’un lexique, etc., mais qui demandent moins d’activité de la part du lecteur, ont les mêmes avantages que les livres interactifs : on peut les acheter où que l’on soit en un instant, et les transporter partout avec nous sur nos terminaux.

D’un côté, nous avons des livres numériques « ludiques », qui explorent toutes les possibilités de leur format, comme l’ont fait avant eux les ouvrages papier avec pop- up ou ceux intégrant des puces sonores. De l’autre, des ouvrages plus sages quant au format, mais parfaits pour des situations de lecture cool, avant la sieste par exemple, certaines histoires pouvant même être racontées avec la voix des parents. Le processus de lecture diffère de l’un à l’autre : continue dans un cas, elle est interrompue dans l’autre.

Or ces deux types d’ouvrages ont leur place dans la bibliothèque numérique, ils sont complémentaires. Un bel enrichissement sonore peut largement valoir une distraction. Sortons de l’idée reçue : le numérique, c’est le plein de clics ! D’autant que pour l’éditeur, les animations ont un coût énorme, que les acheteurs sont loin d’être prêts à couvrir.

Cette question des animations, donc du développement technique, est axiale pour envisager l’avenir de l’album numérique. Car si les parents veulent toujours plus d’interactivité, les développeurs attendent quant à eux des éditeurs qu’ils inventent

une nouvelle lecture numérique. A quoi cela pourrait-il ressembler ? À un livre dont le lecteur oriente lui-même l’histoire en fonction de ses choix de départ, puis au fil de l’histoire, comme dans un jeu vidéo, soit différents scénarios pour un même livre, à l’instar des Histoires de lapins chez Europa Apps… La perspective est alléchante, mais qui va payer un album illustré au prix d’un jeu vidéo ?

Restons pragmatiques ! Quand la tablette ou tout autre lecteur de livre numérique aura atteint son point de banalité, que parents et enfants seront tous équipés pour lire ce qui leur fait envie quand ça leur chante, gageons que le bel album illustré, enrichi, mais pas forcément interactif à tout crin, aura une place de choix dans la bibliothèque numérique. La question, c’est : quand ? La route sera longue…

Une réflexion sur “Bookcamp de l’édition numérique jeunesse : et le « LIRE » dans tout ça ?

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