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Laurent Boyet : « quand on a cette soif d’écrire, tout est possible ! »

Laurent BoyetLa collection 100% numérique Noir, c’est noir exclusivement consacrée au polar et au roman noir, s’étoffe de mois en mois et peut se targuer de s’ouvrir sur de nouveaux auteurs au talent certain. Son roman Cent cinquante pulsations nous a complètement subjugué : une histoire forte, une écriture assurée, un style à la fois clair et riche. Mais laissons-lui le soin de se présenter et de nous parler de son roman.

Avec ce très beau roman policier, vous nous emmenez dans un voyage à la fois à travers les États-Unis, et à travers le temps. Mais avant d’aller plus avant dans le roman, on a envie que vous vous présentiez, que vous mettiez en lumière pour nous votre face écriture, ce qui vous pousse à écrire, pourquoi, comment, quoi :

Je crois que, du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours écrit. J’ai souvent tendance à dire qu’écrire, pour moi, c’est un besoin aussi vital que respirer et je n’exagère pas. Écrire c’est à la fois une façon de se cacher, de se dissimuler derrière des mots, derrière des histoires, et, en même temps, c’est aussi une façon de tout dire, de tout dévoiler de soi. Mes parents étaient relativement âgés lorsque je suis né (ils avaient 42 ans) et ils ont toujours voulu me protéger, me préserver. À chaque question que je posais sur le monde qui m’entourait, sur ce monde difficile qui étalait ses guerres et ses mauvaises nouvelles à la télévision, j’avais toujours la même réponse : « Va jouer, ce n’est pas pour les enfants ». C’était sans doute aussi une façon pour eux de ne pas vieillir. Mais j’ai eu besoin de réponses. Et puisque personne ne m’en donnait, alors je devais les trouver moi-même. J’ai pris un cahier de brouillon, j’ai écrit dessus « Pourquoi » et j’ai écrit, et écrit encore pour essayer de répondre à tous ces « pourquoi » qui m’encombraient. Peut-être qu’aujourd’hui encore d’ailleurs, j’écris pour trouver des réponses, pour livrer mes propres réponses.

Donc dans votre roman, vous mêlez l’Histoire, la grande, avec la petite histoire, celle de Watson Epps, instituteur noir dans une Amérique raciste, et celle d’Eileen Brooks, femme battue et mal mariée. Comment vous est venu ce mélange, est-ce la grande histoire qui a amené la petite, ou le contraire ? Et qui sert mieux l’autre ?

L’idée de départ, c’était de montrer qu’on pouvait mourir par amour, que parfois l’amour pouvait être tel qu’on pouvait aller jusqu’au don de soi, le don physique je veux dire. Mais, après avoir écrit et réécrit plusieurs fois mon manuscrit, il y avait toujours quelque chose d’incohérent, d’invraisemblable. L’action se passait en France et elle était différente même si le principe du condamné était déjà là. Mais ça ne collait pas. Et puis j’ai eu le déclic : il m’a semblé que le seul endroit où cela pouvait avoir un sens, c’était aux États-Unis. Après, j’ai envie de dire que tout est venu naturellement. L’histoire, mon intrigue, les personnages, leur propre histoire, tout cela s’est presque imposé à moi. Et c’est leurs petites histoires qui m’ont permis de rebondir sur la grande histoire, sur la ségrégation, la lutte pour l’avortement, l’exode des Indiens, le blues…

Cette traversée des États-Unis dans laquelle vous embarquez le lecteur, elle est prétexte à une peinture sociale et politique de l’Amérique de tous les contrastes. Êtes-vous particulièrement fasciné par ce pays, par ces « petites gens » dont on ne parle pas, ou aviez-vous une intention précise de dénoncer certains clichés tenaces ?

Oui, ce pays m’a fasciné. Il m’a ébloui, mais pour autant je n’ai jamais été dupe. Ce n’est pas une fascination aveugle. J’ai vécu un an dans ce pays, mais je suis sorti des sentiers obligés. J’ai quitté les grandes villes pour emprunter les routes rectilignes et m’arrêter, écouter. Vous dites juste lorsque vous parlez de l’Amérique comme d’une terre de contrastes. J’ai essayé de les comprendre. J’ai croisé beaucoup de ces « petites gens » dans les bus Greyhound et cela m’a permis de mieux comprendre ce grand pays. C’est leur souvenir qui m’a guidé pour écrire. Cette traversée, cette route entre Chicago et Dallas (Huntsville dans mon roman) a été la mienne. Je m’étais promis qu’un jour je parlerais de cette expérience fabuleuse et de ces rencontres mémorables. Je suis heureux d’avoir pu le faire de cette manière dans mon roman.

Racisme, histoire d’amour contrariée, condamnation sans enquête digne de ce nom, on ne peut s’empêcher de frémir devant le terrible destin de Watson, mais aussi devant celui d’Eileen. Concernant la peine de mort, on a envie de vous demander quelle est votre opinion, et pourquoi avoir choisi ce thème dans votre roman. Ce que cela vous évoque du point de vue de la justice.

L’action se passe aux États-Unis et ma volonté était de montrer qu’on pouvait mourir par amour. Il était donc normal que l’un de mes héros soit condamné à mort. À aucun moment, dans mon roman, je ne porte un quelconque jugement sur la peine de mort aux États-Unis. Cela fait partie de leur histoire et je n’ai pas à le juger. Pour autant, cela ne m’empêche pas d’avoir un avis. Pour ma part, je suis contre la peine de mort. Qui sommes-nous pour nous arroger le droit de vie ou de mort sur un autre homme ? À agir ainsi, ne devenons-nous pas nous-mêmes ceux que nous jugeons ? Sommes-nous à ce point certains de ne pas nous tromper ? Car, ma foi, la justice n’est qu’humaine et à ce titre, elle est faillible. Je reconnais que parfois, face à la barbarie, face à l’horreur, la justice semble bien faible. Mais doit-on nous-mêmes devenir barbares face aux barbares ? Notre colère est légitime : face aux atrocités, nous avons soif de justice. Mais nous aurons toujours soif et aucune peine, même la mort, ne pourra nous rassasier.

Avec 150 pulsations, vous vous ancrez dans le roman noir. Parlez-nous de vos projets d’écriture à venir, allez-vous continuer à explorer ce genre, le genre policier, allez-vous explorer d’autres territoires ou allons-nous encore voyager avec vous aux États-Unis ?

Je pense que je vais continuer dans cette veine, dans le roman noir. Parce que cela me permet d’explorer ce qu’il peut y avoir de pire en nous. 150 pulsations est à la frontière des genres. Il est possible que j’axe un peu plus mes romans sur le côté policier. Il est possible que l’action de mes prochains romans se passe encore aux États-Unis. Mais il est aussi possible que je parte dans une autre direction, un autre genre. Bref, je crois que, quand on aime écrire comme moi, quand on a cette soif d’écrire, tout est possible !

Propos recueillis par Anita Berchenko

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